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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2300429

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2300429

vendredi 27 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2300429
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MAZAS - ETCHEVERRIGARAY

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 25 janvier 2023 sous le n° 2300428, Mme D F, actuellement assignée à résidence dans le département de l'Hérault, représentée par Me Mazas, demande au tribunal :

1°) de lui accorder provisoirement le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023, par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son transfert aux autorités italiennes responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023, par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son assignation à résidence dans le département de l'Hérault ;

4°) d'enjoindre à l'Etat de se déclarer responsable de sa demande d'asile ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes :

- elle est insuffisamment motivée en fait, dès lors qu'elle n'expose pas les raisons pour lesquelles le préfet a refusé de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ; et elle est insuffisamment motivée en droit, dès lors qu'elle fait état de dispositions qui ne sont pas applicables, tout en ne visant pas les articles L. 621-1 et L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont applicables ;

- elle est entachée d'incompétence, dès lors qu'il n'est pas justifié de la délégation de signature de son auteur ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et complet de sa situation ;

- elle l'expose à des traitements inhumains et dégradants, au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle est atteinte de stress post-traumatique et suivie pour plusieurs problèmes de santé la rendant vulnérable ; sa situation caractérise une particulière vulnérabilité au sens de la décision de la cour européenne des droits de l'homme du 4 novembre 2014, Tarakhel c. Suisse, requête n° 29217/12 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault :

- elle est insuffisamment motivée en fait, dès lors qu'elle ne fait pas état de la circonstance que les autorités italiennes n'ont pas répondu à la demande de prise en charge formulée par les autorités françaises ; elle est en outre motivée sur un mauvais fondement juridique ;

- la décision d'assignation est illégale, dès lors qu'elle se fonde sur une décision de transfert elle-même illégale.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il expose que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 25 janvier 2023 sous le n° 2300429, M. G A, actuellement assigné à résidence dans le département de l'Hérault, représenté par Me Mazas, demande au tribunal :

1°) de lui accorder provisoirement le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023, par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son transfert aux autorités italiennes responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023, par lequel le préfet de la Haute-Garonne a décidé son assignation à résidence dans le département de l'Hérault ;

4°) d'enjoindre à l'Etat de se déclarer responsable de sa demande d'asile ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes :

- elle est insuffisamment motivée en fait, dès lors qu'elle n'expose pas les raisons pour lesquelles le préfet a refusé de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ; et elle est insuffisamment motivée en droit, dès lors qu'elle fait état de dispositions qui ne sont pas applicables, tout en ne visant pas les articles L. 621-1 et L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont applicables ;

- elle est entachée d'incompétence, dès lors qu'il n'est pas justifié de la délégation de signature de son auteur ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et complet de sa situation ;

- elle l'expose à des traitements inhumains et dégradants, au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que son épouse est atteinte de stress post-traumatique et suivie pour plusieurs problèmes de santé la rendant vulnérable ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault :

- elle est insuffisamment motivée en fait, dès lors qu'elle ne fait pas état de la circonstance que les autorités italiennes n'ont pas répondu à la demande de prise en charge formulée par les autorités françaises ; elle est en outre motivée sur un mauvais fondement juridique ;

- la décision d'assignation est illégale, dès lors qu'elle se fonde sur une décision de transfert elle-même illégale ;

Par un mémoire en défense enregistré le 26 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il expose que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Baccati, premier conseiller, dans les fonctions de magistrat chargé du contentieux des mesures de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Lambert, substituant Me Mazas, représentant Mme F et M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, née le 7 novembre 2000, et son époux M. A, né le 22 avril 2002, tous deux de nationalité guinéenne, entrés irrégulièrement en France au mois d'août 2022 selon leurs déclarations, se sont présentés le 18 octobre 2022 à la préfecture de la Haute-Garonne pour y formuler une demande d'asile. L'examen de leurs dossiers, et notamment du relevé de leurs empreintes décadactylaires, a révélé que de précédents relevés avaient été réalisés le 7 octobre 2022 par les autorités italiennes. Ces autorités ont été saisies d'une demande de reprise en charge et le préfet de la Haute-Garonne a constaté leur accord implicite le 22 décembre 2022. Mme F et M. A demandent au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir les arrêtés du préfet de la Haute-Garonne du 23 janvier 2023 portant remise aux autorités italiennes et assignation à résidence.

2. Les requêtes n° 2300428 et 2300429, qui concernent les membres d'une même famille et posent les mêmes questions, ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ".

4. En l'espèce, en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme F et M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant transfert aux autorités italiennes :

5. En premier lieu, les arrêtés attaqués sont signés par Mme E C, directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture de la Haute-Garonne. Par un arrêté n° 31-2022-355 du 19 octobre 2022, Mme C a reçu délégation du préfet de la Haute-Garonne à l'effet de signer, notamment, " les décisions d'éloignement ainsi que les décisions les assortissant et de transfert ". Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des arrêtés de transfert doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, il résulte de la lecture des arrêtés de transfert, qui comportent l'énoncé des éléments de fait et de droit sur lequel le préfet de la Haute-Garonne a entendu se fonder, que ce dernier a estimé que la situation des intéressés ne relevait pas des clauses discrétionnaires prévues par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. La faculté laissée à chaque Etat membre par ces dispositions est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Le préfet n'était donc pas tenu, contrairement à ce qui est soutenu, de préciser les raisons pour lesquelles il n'en faisait pas application. Par ailleurs, les arrêtés de transfert identifient les différents articles du même règlement, dont il est fait application. Ce règlement est un texte d'effet direct, régissant la détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ainsi que le transfert du demandeur d'asile à destination de l'État responsable. Dès lors, la circonstance que les arrêtés attaqués ne visent que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'une manière générale, ou qu'ils visent certaines de ses dispositions qui n'étaient pas applicables à la situation des requérants, ne le prive pas d'une motivation en droit suffisante. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces des dossiers que le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation de Mme F et de M. A.

8. En quatrième lieu, et d'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, la cour européenne des droits de l'homme a relevé, dans son arrêt invoqué du 4 novembre 2014 (Affaire Tarakhel c. Suisse, requête n° 29217/12), que les capacités d'accueil de la République italienne étaient alors localement défaillantes, sans qu'il s'agisse pour autant d'une défaillance systémique. La cour a considéré que cette situation n'empêchait pas l'adoption de décisions de transfert, mais obligeait l'État qui envisageait une procédure de remise (reprise ou prise en charge), lorsqu'elle porte sur une personne particulièrement vulnérable, de s'assurer au préalable, avant toute exécution matérielle, auprès des autorités italiennes qu'à leur arrivée en République italienne, les personnes concernées seront notamment accueillies dans des structures et dans des conditions adaptées.

9. M. A ne fait valoir aucun élément, tenant à sa situation personnelle, de nature à établir que la décision de transfert le concernant l'exposerait à des traitements inhumains ou dégradants. Si Mme F se prévaut de son état de santé, les documents qu'elle verse aux débats relatent des troubles de la statique rachidienne avec lombalgies chroniques dans un contexte d'antécédent de fracture du fémur, une dyspnée à l'effort et une probable carence martiale, ainsi qu'un syndrome de stress post-traumatique, qui est évoqué de manière peu circonstanciée et sans qu'il soit fait état de la gravité de cette pathologie, ni des nécessités de sa prise en charge. Ces éléments sont insuffisants pour caractériser l'état de particulière vulnérabilité dont elle se prévaut. Ils ne permettent pas davantage de considérer que la mesure de transfert en Italie exposerait Mme F à des traitements inhumains ou dégradants, au sens des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, aucune des circonstances invoquées par les requérants n'est de nature à faire regarder les décisions de transfert comme entachées d'erreurs manifestes d'appréciation.

En ce qui concerne les décisions portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que les moyens tirés, par voie d'exception, de l'illégalité des décisions de transfert, présenté au soutien de la contestation des décisions d'assignation à résidence, doit être écarté.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Lorsqu'un Etat requis a refusé de prendre en charge ou de reprendre en charge l'étranger, il est immédiatement mis fin à l'assignation à résidence édictée en application du présent article, sauf si une demande de réexamen est adressée à cet Etat dans les plus brefs délais ou si un autre Etat peut être requis. En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. () ".

13. Le préfet a indiqué dans les arrêtés attaqués l'ensemble des éléments de fait et de droit sur lesquels il entendait se fonder, et, notamment, se référant au 7 de l'article 22 du règlement n° 604/2013 dont il faisait application, la circonstance que les autorités italiennes ont donné leur accord implicite aux transferts. Il n'était pas tenu de préciser en outre que les autorités italiennes n'avaient pas explicitement répondu à la demande de prise en charge formulée par les autorités françaises. Par ailleurs, le préfet a visé l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, spécifiquement applicable aux étrangers faisant l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge en application du règlement (UE) n° 604/2013, dont il faisait application et en vertu duquel, notamment, une assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme F et M. A, ainsi que leurs conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : Mme F et M. A sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme F et M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D F, à M. G A, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Mazas.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

J. BLa greffière

C. TOUZET

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 27 janvier 2023.

La greffière

C. TOUZET

N° 2300428, 2300429

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