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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2300742

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2300742

vendredi 3 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2300742
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantS.C.P. CHICHET-HENRY AVOCATS - HG&C

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 9 et 21 février 2023, la société Bouygues Telecom et la société Phoenix France Infrastructures, représentées par Me Hamri, demandent au juge des référés :

1°) de suspendre l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel le maire de la commune de Gruissan s'est opposé à la réalisation des travaux objet de la déclaration n° DP 011170 22 00422 déposée le 24 novembre 2022 ;

2°) d'enjoindre au maire de la commune de Gruissan de procéder à une nouvelle instruction de la déclaration préalable déposée le 24 novembre 2022 et d'y statuer en prenant une décision dans un délai d'un mois courant à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de condamner la commune de Gruissan à leur verser une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- l'atteinte portée à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par le réseau de téléphonie mobile et l'entrave portée aux activités de la société Bouygues Telecom caractérisent la situation d'urgence justifiant la suspension de l'arrêté litigieux ; le projet porte sur une partie du territoire communal qui n'est pas couverte par le réseau de la société Bouygues Telecom, ainsi qu'en attestent les cartes qu'elle produit, et permettra en outre de remédier à la saturation des stations situées autour du site ; il est ainsi nécessaire au déploiement et au fonctionnement du réseau ; les cartes établies par l'ARCEP ont une vocation essentiellement informative et ne présentent pas le même degré de précision que les cartes réalisées par les opérateurs ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué dès lors que :

. la compétence de son signataire n'est pas démontrée ;

. l'opposition à déclaration préalable ne pouvait être fondée sur le non-respect des articles UEa11 et UEa10 du règlement du plan local d'urbanisme (PLU) dès lors que l'article 6 des dispositions générales prévoit que les ouvrages techniques nécessaires au fonctionnement des services publics sont autorisés dans toutes les zones du PLU et ne sont pas soumis aux règles de ces zones ; au demeurant, les dispositions de l'article UEa10, qui fixe la hauteur maximale des bâtiments, ne sont pas opposables au projet qui ne porte pas sur une construction disposant d'un faîtage, de même que celles de l'article UEa11, qui imposent l'utilisation de matériaux s'apparentant à ceux des chalets d'habitation du lotissement voisin, et le choix d'un pylône monotube d'une hauteur raisonnable de 17 mètres, adapté à une zone déjà urbanisée, permet une insertion du projet dans son environnement ;

- il ne peut être fait droit à la demande de substitution de motifs présentée par la commune, d'une part, en l'absence de violation de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme, dès lors que le projet ne se situe pas au sein même du secteur des chalets mais à l'extrémité, dans une zone artisanale, sur une parcelle qui ne fait l'objet d'aucune protection particulière, la hauteur relativement faible du pylône permettant de limiter l'impact sur la zone environnante ; d'autre part, du fait que le projet se situe non pas en zone RL2, contrairement à ce que soutient la commune, mais en zone RL4 du règlement du plan de prévention des risques d'inondation (PPRI), la surélévation de l'installation n'est pas expressément réglementée et en tout état de cause, l'administration ne peut rejeter une demande d'autorisation d'urbanisme si de simples prescriptions suffisent à rendre la construction conforme aux règles d'urbanisme ; enfin, compte tenu de sa localisation au milieu d'une zone déjà urbanisée et de l'absence de densification significative, le projet ne saurait être regardé comme contraire aux dispositions de l'article L. 121-13 du code de l'urbanisme.

Par un mémoire en défense et des pièces complémentaires enregistrés les 17 et 21 février 2023, la commune de Gruissan, représentée par Me Renaudin, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge solidaire de la société Bouygues Telecom et de la société Phoenix France Infrastructures.

Elle soutient que :

- l'acte d'engagement de la société Bouygues Telecom envers l'Etat du 12 novembre 2020 n'étant pas produit, il n'est pas démontré que la condition d'urgence serait remplie en raison de l'atteinte que porterait l'arrêté attaqué à l'intérêt public et aux intérêts propres de la société Bouygues Telecom et cet engagement ne concerne pas la société Phoenix France Infrastructures ; au surplus, le territoire communal, et plus précisément le secteur des chalets gruissanais et du lotissement artisanal où se trouve le terrain d'assiette du projet, est déjà couvert à 99% de la population par le réseau de téléphonie mobile de la société Bouygues Telecom, deux antennes-relais de l'opérateur étant déjà installées non loin du site projeté ;

- n'étant pas le pétitionnaire, la société Bouygues Telecom n'est pas recevable à contester la légalité de l'arrêté attaqué ;

- le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait ;

- l'installation d'un pylône de radiotéléphonie n'entre pas dans le champ d'application de l'article 6 des dispositions générales du PLU dès lors qu'elle ne constitue pas un ouvrage technique et ne relève d'aucune des sous-destinations de la destination " équipement d'intérêt collectif et services publics " définies aux articles R. 151-27 et R. 151-28 du code de l'urbanisme ; elle est donc soumise au respect du règlement de la zone UEa du PLU ;

- le PLU de Gruissan ayant été approuvé en 2008, le lexique national d'urbanisme n'est pas opposable pour interpréter les dispositions de l'article UEa10 du règlement, qui limitent à 6 mètres la hauteur hors-tout de toutes les constructions, avec ou sans faîtage ;

- le motif d'opposition tenant à la méconnaissance de l'article UEa11 est également fondé dès lors que le projet prévoit l'installation d'un pylône monotube sans aucun effort d'intégration par rapport aux chalets situés dans le lotissement voisin ; le photomontage joint au dossier ne saurait rendre compte de l'intégration réelle du projet, le pylône n'étant pas représenté ou pas visible ;

- en toute hypothèse, trois autres motifs peuvent être substitués aux motifs énoncés dans la décision :

. le projet devait être refusé sur le fondement de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme dès lors que l'intérêt des lieux est justifié par la présence des chalets gruissanais situés sur le lotissement voisin, éléments pittoresques du patrimoine paysager spécifique de la plage de Gruissan qui ont fait la renommée et l'identité de la commune, et les prescriptions précises du règlement confirment la volonté des auteurs du PLU de garantir la bonne insertion des nouvelles constructions dans ce secteur ; très visible par sa hauteur, à proximité d'un espace naturel et à moins de 350 mètres de la plage, en bordure des chalets et dans un secteur situé en espace du rivage, le projet ne prévoit aucune mesure destinée à assurer l'intégration de l'antenne dans ce secteur particulier architecturalement ;

. le projet est situé en zone RL2 du plan de prévention des risques d'inondation où est imposée une surélévation minimale de + 0,20 du terrain naturel ;

- le projet, situé en espace proche du rivage, méconnaît l'article L. 121-13 du code de l'urbanisme dès lors qu'il constitue une extension de l'urbanisation qui n'est pas limitée, compte tenu des caractéristiques de l'ouvrage ; une extension limitée dans ce secteur n'est pas justifiée par le PLU et ne répond pas aux objectifs définis par le schéma de cohérence territoriale (SCoT) La Narbonnaise et le pétitionnaire devait solliciter une dérogation du préfet après avis de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites en application de l'article L. 421-13 du code de l'urbanisme.

Vu :

- la requête, enregistrée le 31 janvier 2023 sous le n° 2300562, tendant à l'annulation de l'arrêté susvisé ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Montpellier a désigné Mme Encontre, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Encontre, juge des référés,

- les observations de Me Cochet, pour les sociétés requérantes,

- les observations de Me Henry, pour la commune de Gruissan.

Considérant ce qui suit :

1. Par la présente requête, la société Bouygues Telecom et la société Phoenix France Infrastructures demandent au juge des référés, statuant en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel le maire de la commune de Gruissan s'est opposé à la déclaration n° DP 011170 22 00422 déposée le 24 novembre 2022, en vue de l'installation d'équipements de radiotéléphonie mobile sur la parcelle cadastrée section BB n° 410 sise 11 rue de l'hippocampe.

Sur l'intérêt à agir de la société Bouygues Telecom :

2. La société Bouygues Telecom exploite des réseaux de télécommunications sur le territoire français dans le cadre des autorisations qui lui ont été accordées conformément aux articles L33-1, L. 36-7 6°, et L. 42-1 du code des postes et communications électroniques, en dernier lieu par une décision n°2020-1254 en date du 12 novembre 2020, par laquelle l'autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP) l'a autorisée à utiliser les fréquences dans la bande 3,4 - 3,8 GHz pour un usage 5G en France métropolitaine, avec notamment l'obligation d'assurer l'augmentation des débits fournis par les réseaux mobiles d'ici le 31 décembre 2022 sur au moins 75% des sites du réseau mobile, 90% d'ici le 31 décembre 2025 et 100% d'ici le 31 décembre 2030, l'opérateur étant également tenu d'assurer la couverture à l'intérieur des bâtiments, des axes routiers et la disponibilité de l'accès mobile fourni par le réseau dans au moins 95% des tentatives de connexion. Dès lors que l'installation de radiotéléphonie mobile sur le terrain sis 11 rue de l'hippocampe à Gruissan s'inscrit dans le cadre du déploiement de son réseau sur le territoire national dans le cadre de ses engagements pris envers l'Etat, la société Bouygues Telecom justifie d'un intérêt à agir contre l'arrêté municipal s'opposant à ce projet, alors même qu'elle n'a pas la qualité de pétitionnaire. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense par la commune de Gruissan ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte en litige sont de nature à caractériser une urgence qui doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

5. Eu égard à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par les réseaux de téléphonie mobile, aux intérêts propres de la société Bouygues Télécom, qui a pris des engagements vis-à-vis de l'État quant à la couverture du territoire par son propre réseau, et à la circonstance qu'il résulte de l'instruction, en particulier des cartes produites par les sociétés requérantes, dont la teneur et la fiabilité ne sont pas utilement contestées en défense dès lors que les cartes de l'ARCEP dont se prévaut la commune de Gruissan, qui revêtent un caractère informatif, ne présentent pas la même précision, qu'une partie du territoire communal, où doit être implanté l'ouvrage en litige, n'est pas couverte par le réseau de téléphonie mobile géré par la société Bouygues Télécom, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie. Les circonstances, d'une part, que la décision du 12 novembre 2020 de l'ARCEP citée au point 2, qui est accessible sur le site internet de cette autorité, n'est pas produite au dossier, d'autre part, que les engagements envers l'Etat résultant de cette décision n'ont pas été pris par la société Phoenix France Infrastructures, qui est mandatée par l'opérateur pour réaliser les équipements destinés à l'établissement d'un réseau radioélectrique ouvert au public en vue de l'exploitation du service de communications personnelles et qui, dans le cadre de ce mandat, a déposé la déclaration préalable en litige, et, enfin, que la société Bouygues Telecom dispose déjà de deux antennes-relais sur le territoire de la commune, dont l'une est située à 600 mètres du terrain d'assiette du projet, ne sauraient remettre en cause l'urgence pour les sociétés requérantes à obtenir la suspension de l'exécution de l'arrêté attaqué.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 6 des dispositions générales du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Gruissan et de ce que, par suite, l'opposition à déclaration préalable ne pouvait pas légalement être fondée sur les articles UEa11 et UEa10 du même règlement est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué, le moyen tiré de l'incompétence n'apparaissant pas, en revanche, de nature à faire naître un tel doute. Par ailleurs, aucun des trois nouveaux motifs invoqués par la commune, qui demande qu'ils soient substitués aux motifs initiaux de la décision contestée, n'apparaît susceptible de fonder légalement la décision d'opposition à déclaration préalable du maire de Gruissan.

7. Il résulte de ce qui précède que les sociétés Bouygues Telecom et Phoenix France Infrastructures sont fondées à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté contesté en date du 12 décembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. La présente ordonnance implique nécessairement, comme le demandent les sociétés requérantes, en application de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au maire de Gruissan de réexaminer la déclaration préalable de la société Phoenix France Infrastructures et de prendre une nouvelle décision. Il y a donc lieu d'enjoindre au maire de prendre une nouvelle décision sur cette déclaration, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par les sociétés requérantes au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les dispositions de cet article font obstacle à ce que ces sociétés, qui ne sont pas, dans la présente instance, parties perdantes, versent à la commune de Gruissan la somme qu'elle demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E

Article 1er : L'exécution de l'arrêté en date du 12 décembre 2022 par lequel le maire de la commune de Gruissan s'est opposé à la déclaration préalable déposée le 24 novembre 2022 par la société Phoenix France Infrastructures est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Gruissan de statuer à nouveau sur la déclaration préalable de la société Phoenix France Infrastructures dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la commune de Gruissan présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée aux sociétés Bouygues Telecom et Phoenix France Infrastructures et à la commune de Gruissan.

Fait à Montpellier, le 3 mars 2023.

La juge des référés,La greffière,

S. Encontre L. Rocher

La République mande et ordonne au préfet de l'Aude en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 3 mars 2023.

La greffière

L. Rocherca

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