Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 avril 2023, Mme D... E... et M. B... C..., représentés par Me Guyon, demandent au tribunal :
1°) de condamner la commune de Villeneuve-les-Maguelone à leur verser une somme de 45 500 euros assortis du taux d’intérêt légal et de la capitalisation des intérêts à compter de la demande préalable indemnitaire au titre des préjudices subis à raison de la disparition du caveau, dans le cimetière de la commune, du cercueil contenant les restes de M. C..., et de l’enquête menée par le maire de la commune ;
2°) d’enjoindre à la commune de rétablir la vérité et d’informer les requérants des circonstances de la disparition du cercueil contenant les restes de M. C... ;
3°) de mettre à la charge de la commune de Villeneuve-les-Maguelone une somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- leur créance n’est pas prescrite ;
- la responsabilité de la commune est engagée à raison de fautes, tirées d’une méconnaissance des obligations contractuelles de la commune et d’un manque de loyauté dans l’exécution de ses obligations, d’une méconnaissance des pouvoirs de police du maire, d’un défaut de surveillance des opérations funéraires, d’une méconnaissance des dernières volontés du défunt, d’une violation de l’article 225-17 du code pénal, d’un défaut d’autorisation du procureur de la république pour procéder aux actes d’enquête et à l’exhumation de cercueil en décembre 2016, de la méconnaissance de l’article 16-1-1 du code civil, de l’absence de communication d’un procès-verbal du 26 octobre 1999 relatif à l’annulation de l’exhumation du cercueil de M. C... et de la fragilisation des cercueils au cours de l’enquête menée en décembre 2016, d’une méconnaissance du droit à la vie privée et familiale ;
- la responsabilité de la commune est engagée, dès lors qu’ils ont subi un dommage en tant qu’usager d’un ouvrage public
;
-la responsabilité sans faute de la commune est engagée pour rupture d’égalité devant les charges publiques ;
- ils ont subi un préjudice patrimonial à hauteur du coût de la concession perpétuelle et des frais de justice, un préjudice d’anxiété, un préjudice moral, un préjudice d’impréparation, un préjudice résultant des démarches administratives accomplies, un préjudice d’incertitude et un préjudice de tristesse ;
-le lien de causalité entre les préjudices et la responsabilité de la commune est établi.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juillet 2023, la commune de Villeneuve-les-Maguelone, représentée par la SELARL Amma Avocats interbarreaux, conclut au rejet de la requête et ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 000 au titre de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la créance est prescrite ;
- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 12 février 2024, la clôture d’instruction a été fixée au 12 mars 2024.
Un mémoire présenté par les requérants a été enregistré le 22 mars 2024 mais n’a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la loi n°68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances de l’Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Marcovici,
- les conclusions de Mme Lorriaux, rapporteure public,
- et les observations de Me Moufadil, représentant la commune de Villeneuve-les-Maguelone.
1. M. A... C..., compagnon de Mme E... et père de M. B... C..., est décédé le 26 juin 1999. A l’occasion des funérailles de la mère de Mme E... le
22 novembre 2016, alors que l’inhumation devait avoir lieu dans le caveau détenu par
Mme E... et dans lequel aurait dû se trouver le cercueil de M. C... dans le cimetière de la commune de Villeneuve-les-Maguelone, les requérants ont constaté la disparition du cercueil contenant les restes de M. C.... Informé de cette disparition, le maire de la commune a ordonné à un agent de police judiciaire de procéder, le 1er décembre 2016, à l’exhumation et à la réinhumation de trois caveaux de l’ossuaire du cimetière n°2 afin d’y trouver les restes de
M. C.... Ces recherches ont été infructueuses. Les requérants ont alors adressé à la commune de Villeneuve-les-Maguelone, par courrier du 26 janvier 2023, une demande d’indemnisation de leurs préjudices pour un montant de 45 500 euros. Par lettre recommandée du 31 mars 2023, la commune de Villeneuve-les-Maguelone a rejeté cette demande d’indemnisation. Les requérants demandent au tribunal de condamner la commune à leur verser la somme de 45 500 euros augmentée des intérêts au taux légal et de la capitalisation à la date de la demande indemnitaire.
2. Aux termes de l’article 1er de la loi n°68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’Etat, les départements, les communes et les établissements publics : « Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. […] ». Aux termes de l’article 2 de la même loi : « La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance ; / Toute émission de moyen de règlement, même si ce règlement ne couvre qu'une partie de la créance ou si le créancier n'a pas été exactement désigné. / Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée ».
3. D’une part, lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi.
4. D’autre part, lorsque la victime d’un dommage causé par des agissements de nature à engager la responsabilité d’une collectivité publique dépose contre l’auteur de ces agissements une plainte avec constitution de partie civile, ou se porte partie civile afin d’obtenir des dommages et intérêts dans le cadre d’une instruction pénale déjà ouverte, l’action ainsi engagée présente, au sens des dispositions précitées de l’article 2 de la loi du 31 décembre 1968, le caractère d’un recours relatif au fait générateur de la créance que son auteur détient sur la collectivité et interrompt par suite le délai de prescription de cette créance. En revanche, ne présentent un tel caractère ni une plainte pénale qui n’est pas déposée entre les mains d’un juge d’instruction et assortie d’une constitution de partie civile, ni l’engagement de l’action publique, ni l’exercice par le condamné ou par le ministère public des voies de recours contre les décisions auxquelles cette action donne lieu en première instance et en appel.
5. Si les requérants font valoir que la commune de Villeneuve-les-Maguelone n’auraient pas transmis un procès-verbal du 26 octobre 1999 et se serait abstenue de corriger les désordres liés à la disparition du cercueil de M. C..., il résulte de l’instruction, d’une part, que ce procès-verbal, à supposer qu’il ait existé, n’a pas été conservé par la commune et ne pouvait donc être transmis aux requérants, d’autre part que la commune a diligenté une enquête pour retrouver le cercueil de M. C... dès décembre 2016, mais n’a pas pu poursuivre ses investigations. Il s’ensuit quela totalité des préjudices allégués par les requérants était certaine et perceptible dans son intégralité à la date de la découverte de la disparition du corps et à la date de la révélation de l’enquête menée par la mairie de la commune de Villeneuve-les-Maguelone, soit les
19 novembre 2016 et 19 décembre 2016.
6. Les requérants ont adressé une plainte au procureur de la République sans constitution de partie civile le 24 mars 2017 contre la société Christian Bertrand et toute personne impliquée. Cette action judiciaire n’a pas pu interrompre le délai de prescription, dès lors qu’il ne résulte pas de l’instruction que cette action pénale viserait à engager l’action civile de la victime.
7. Ainsi, et à supposer même que le courrier de la commune du 15 février 2017 ait été une communication écrite ayant trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, le délai de prescription a couru jusqu’au 31 décembre 2021. Il résulte de l’instruction que les requérants n’ont saisi que le 2 février 2023 la commune de Villeneuve-les-Maguelone d’une demande de réparation de leurs préjudices. Cette demande était dès lors prescrite à la date à laquelle elle a été effectuée.
8. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu de la prescription de la créance, les conclusions indemnitaires présentées par les requérants ne peuvent qu’être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d’injonction.
Sur les frais liés au litige :
9. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Villeneuve-les-Maguelone qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, une somme quelconque au titre des frais exposés par
Mme E... et M. C... et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la commune de Villeneuve-les-Maguelone présentées sur le fondement du même article.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme E... et de M. C... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions de la commune de Villeneuve-les-Maguelone présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... E..., première dénommée pour l’ensemble des requérants et à la commune de Villeneuve-les-Maguelone.
Délibéré après l'audience du 3 décembre 2024 , à laquelle siégeaient :
M. Charvin, président,
M. Lauranson, premier conseiller
Mme Marcovici, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 décembre 2024 .
La rapporteure, Le président,
A. Marcovici J. Charvin
La greffière,
L. Salsmann
La République mande et ordonne au préfet de l’Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 17 décembre 2024,
La greffière,
L. Salsmann