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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2401446

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2401446

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2401446
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère chambre
Avocat requérantBIDOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 mars 2024, Mme A B, représentée par Me Bidois, avocat, demande au tribunal :

1°) de communiquer l'avis rendu par le collège des médecins de l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII) ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Aude a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours en fixant le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Aude de lui délivrer le titre de séjour demandé ou, à titre subsidiaire, tout titre pour lequel elle remplirait les conditions, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

4°) à titre subsidiaire, d'ordonner avant dire droit une mesure d'expertise médicale concernant son état de santé ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur le refus de titre de séjour et la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- les décisions sont entachées d'une incompétence de leur auteur à défaut de justifier d'une délégation spéciale ;

- les décisions sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- l'administration n'établit pas la régularité de la procédure suivie à défaut de produire l'avis médical rendu le 9 novembre 2023 par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- les décisions méconnaissent le principe du contradictoire prévu par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ainsi que le droit d'être entendu ;

- le préfet s'est estimé en situation de compétence liée au regard de l'avis rendu par le collège de médecins de l'OFII et a, par là même, commis une erreur de droit ;

- les décisions sont entachées d'une erreur de droit car elle a vocation à se voir délivrer un titre de séjour au titre de l'admission exceptionnelle au séjour ;

- les décisions méconnaissent l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu des pathologies dont elle est atteinte et de l'impossibilité d'avoir un accès effectif aux soins dans son pays d'origine ;

- les décisions méconnaissent les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet s'est estimé en situation de compétence liée au regard de l'avis rendu par le collège de médecins de l'OFII et a, par là même, commis une erreur de droit ;

- la décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 avril 2024, le préfet de l'Aude conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 12 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Corneloup, présidente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 2 avril 1973 de nationalité marocaine, est entrée irrégulièrement en France le 4 avril 2022. Le 28 juin 2023, elle a sollicité son admission au séjour en faisant valoir son état de santé. Par un arrêté en date du 28 novembre 2023, le préfet de l'Aude a refusé de faire droit à sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à la production de l'avis du collège de médecins de l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration :

2. Il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l'introduction de la requête, le préfet de l'Aude a produit l'avis médical rendu le 9 novembre 2023 par le collège de médecins de l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration. Les conclusions de la requérante tendant à la production de cet avis étant donc devenues sans objet, il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les autres conclusions :

En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté est signé, pour le préfet de l'Aude et par délégation, par Mme Lucie Roesch, secrétaire générale de la préfecture, qui a reçu délégation par un arrêté n° DPPPAT-BCI-2023-069 du 11 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, accessible tant au juge qu'aux parties sur le site internet de la préfecture, à l'effet de signer, notamment, tous les actes administratifs relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Aude, à l'exception des réquisitions de la force armée et des arrêtés de conflit. Dès lors, le moyen tiré du vice d'incompétence de l'auteur de l'acte doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision refusant de délivrer à Mme B un titre de séjour, adoptée notamment au visa des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles L. 425-9 et L. 611-1-3° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, énonce qu'il ressort de l'avis rendu le 9 novembre 2023 par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle peut cependant bénéficier dans son pays d'origine, d'un traitement approprié. Cette décision rappelle également que l'intéressée, mariée et chargée de famille, a déclaré que son époux et ses enfants résident au Maroc. La décision comporte ce faisant, l'énoncé des considérations de fait et de droit qui lui servent de fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ne peut, par suite, qu'être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Les dispositions de l'article L. 121-2 du même code ajoutent que : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : () / 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ; () ".

6. D'une part, la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration dont se prévaut la requérante n'est pas applicable aux décisions statuant sur une demande. Mme B ne peut dès lors utilement les invoquer à l'encontre de la décision rejetant sa demande de titre de séjour pour soutenir qu'elle serait irrégulière faute d'avoir été précédée d'une telle procédure.

7. D'autre part, il ressort des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises les décisions par lesquelles l'autorité administrative oblige un ressortissant étranger à quitter le territoire français. Par suite, Mme B ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration à l'encontre de la décision prononçant son éloignement.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1° Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2° Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; - le droit d'accès de toute personne au dossier qui la concerne, dans le respect des intérêts légitimes de la confidentialité et du secret professionnel et des affaires ; - l'obligation pour l'administration de motiver ses décisions () ".

9. Le droit d'être entendu, qui relève des droits de la défense figurant au nombre des principes généraux du droit de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision d'éloignement, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

10. En l'espèce, Mme B n'établit pas qu'elle aurait été dans l'impossibilité de faire valoir ses observations et de porter à la connaissance de l'administration tout élément relatif à sa situation personnelle avant que le préfet de l'Aude ne rejette sa demande de titre de séjour et l'assortisse d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, elle ne saurait être regardée comme ayant été privée du droit d'être entendu qu'elle tient du principe général du droit de l'Union européenne. Le moyen ainsi invoqué ne peut donc qu'être écarté.

11. En cinquième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Aude se serait estimé en situation de compétence liée par l'avis du collège des médecins de l'OFII se prononçant sur l'état de santé Mme B, au seul motif qu'il a repris, dans sa décision, le sens de cet avis.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () ". L'article R. 425-11 du même code précise que : " () L'avis est émis () au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ".

13. S'il est saisi, à l'appui de conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus, d'un moyen relatif à l'état de santé du demandeur, aux conséquences de l'interruption de sa prise en charge médicale ou à la possibilité pour lui d'en bénéficier effectivement dans le pays dont il est originaire, il appartient au juge administratif de prendre en considération l'avis médical rendu par le collège des médecins de l'OFII. Si le demandeur entend contester le sens de cet avis, il appartient à lui seul de lever le secret relatif aux informations médicales qui le concernent, afin de permettre au juge de se prononcer en prenant en considération l'ensemble des éléments pertinents, notamment l'entier dossier du rapport médical au vu duquel s'est prononcé le collège des médecins de l'OFII, en sollicitant sa communication, ainsi que les éléments versés par le demandeur au débat contradictoire.

14. Pour rejeter la demande de titre de séjour de Mme B, le préfet de l'Aude s'est fondé sur l'avis du 9 novembre 2023, qu'il verse au dossier, par lequel le collège de médecins de l'OFII a estimé que l'état de santé de la requérante ne nécessite pas son maintien sur le territoire dès lors qu'elle peut bénéficier au Maroc d'un traitement approprié, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans ce pays, et qu'elle peut voyager sans risque vers son pays d'origine. S'il est constant que Mme B a été prise en charge en 2022 pour un cancer du sein, pour lequel elle a subi un traitement par radiothérapie et hormonothérapie pour une durée de cinq ans, ainsi que pour une hyperthyroïdie, les documents médicaux produits, notamment un certificat médical de son médecin généraliste établi le 7 décembre 2023, ne permettent toutefois pas d'établir qu'elle ne pourrait bénéficier du suivi médical dont elle a besoin dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet de l'Aude a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation ou d'erreur de droit, considérer que Mme B pouvait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine et que son état de santé ne l'empêchait pas de voyager à destination du Maroc.

15. En septième lieu, si la requérante fait valoir qu'elle pourrait bénéficier d'un titre de séjour au titre d'une admission exceptionnelle au séjour, elle n'établit, ni même allègue, avoir sollicité un titre de séjour sur ce fondement. En tout état de cause, si elle réside en France de manière habituelle depuis près de deux ans, cette seule circonstance ne permet pas de conclure qu'elle aurait transféré en France le centre de ses intérêts privés et familiaux alors qu'elle a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine. Dès lors, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne régularisant pas sa situation.

16. En huitième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Si la requérante fait valoir qu'elle réside en France depuis près de deux ans et qu'elle n'a plus d'attaches familiales au Maroc étant séparée de son époux et ses enfants, majeurs, n'étant plus à sa charge, cette situation, qu'elle n'établit pas alors qu'elle a au contraire déclaré lors de sa demande être mariée et chargée de famille, ne permet pas de conclure que la décision porterait atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, c'est sans méconnaître les stipulations précitées que le préfet a pris l'arrêté en litige.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. Pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment aux points 4 et 14, les moyens tirés de ce que la décision fixant le pays de destination serait entachée d'un défaut de motivation et de ce que le préfet se serait estimé en situation de compétence liée au regard de l'avis rendu par le collège de médecins de l'OFII, doivent être écartés.

18. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". Selon l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une mesure d'éloignement est éloigné : 1° A destination du pays dont il a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu le statut de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

19. En se bornant à se prévaloir de son état de santé, dont il vient d'être dit qu'il ne nécessitait pas son maintien sur le territoire français, Mme B n'apporte pas d'éléments démontrant, en cas de retour dans son pays d'origine, la réalité et le caractère personnel des risques auxquels elle serait exposée. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées doit, par suite, être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin d'ordonner avant dire droit une expertise médicale, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de l'Aude et à Me Bidois.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Fabienne Corneloup, présidente,

Mme Michelle Couégnat, première conseillère,

M. Nicolas Huchot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

La Présidente-rapporteure,

F. Corneloup

L'assesseure la plus ancienne,

M. C

La greffière

A. Junon

La République mande et ordonne au préfet de l'Aude, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 6 juin 2024.

La greffière,

A.Junon

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