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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2401970

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2401970

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2401970
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 avril 2024 et le 30 avril 2024,

Mme A B épouse C, représentée par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Hérault en date du 28 octobre 2023 refusant de lui délivrer un titre de séjour, portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel elle pourra, le cas échéant, être reconduite d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer un titre de séjour en tant que membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne ou portant la mention vie privée et familiale, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

3°) subsidiairement, d'enjoindre au réexamen de sa demande de titre de séjour dans un délai de deux mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que l'arrêté :

- est entaché d'un vice d'incompétence faute de délégation de signature régulière ;

- méconnaît l'article 10 du règlement (UE) n° 492/2011 et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant car elle est mère de trois enfants, ressortissants communautaires, dont elle a la garde et qui poursuivent régulièrement leurs études en France ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car elle a fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France aux côtés de son mari qui y travaille régulièrement et de leurs enfants qui y poursuivent des études.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 avril 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 5 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le règlement (UE) n° 492/2011 du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- et les observations de Me Brulé, représentant Mme B.

Une note en délibéré, présentée par Mme B, représentée par Me Ruffel, a été enregistrée le 30 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante marocaine née en 1990, conteste l'arrêté du préfet de l'Hérault du 28 octobre 2023 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision :

2. Aux termes de l'article 10 du règlement (UE) n° 492/2011 du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 relatif à la libre circulation des travailleurs à l'intérieur de l'Union, dont les dispositions se sont substituées à celles de l'article 12 du règlement (CEE) n° 1612/68 du Conseil du 15 octobre 1968 : " Les enfants d'un ressortissant d'un État membre qui est ou a été employé sur le territoire d'un autre Etat membre sont admis aux cours d'enseignement général, d'apprentissage et de formation professionnelle dans les mêmes conditions que les ressortissants de cet Etat, si ces enfants résident sur son territoire. / Les États membres encouragent les initiatives permettant à ces enfants de suivre les cours précités dans les meilleures conditions ". Il résulte de ces dispositions, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne à la lumière de l'exigence du respect de la vie privée et familiale prévu à l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dans deux arrêts du 23 février 2010 C-310/08 Ibrahim et C-480/08 Texeira, qu'un ressortissant de l'Union européenne ayant exercé une activité professionnelle sur le territoire d'un Etat membre, ainsi que le membre de sa famille qui a la garde de l'enfant de ce travailleur migrant, peut se prévaloir d'un droit au séjour sur le seul fondement de l'article 10 du règlement du 5 avril 2011, à la condition que cet enfant poursuive une scolarité dans cet Etat, sans que ce droit soit conditionné par l'existence de ressources suffisantes et d'une assurance maladie complète dans cet Etat.

3. En outre, le droit de séjour dans l'Etat membre d'accueil dont bénéficie le parent qui a effectivement la garde d'un enfant d'un travailleur migrant, lorsque cet enfant poursuit des études dans cet Etat, n'est pas soumis à la condition que l'un des parents de l'enfant ait exercé, à la date à laquelle ce dernier a commencé ses études, une activité professionnelle en tant que travailleur migrant dans ledit Etat membre et il suffit que l'enfant qui poursuit des études dans l'Etat membre d'accueil se soit installé dans ce dernier alors que l'un de ses parents y exerçait des droits de séjour en tant que travailleur migrant. Enfin, le droit de séjour dans l'Etat membre d'accueil dont bénéficie le parent assurant effectivement la garde d'un enfant d'un travailleur migrant, lorsque cet enfant poursuit des études dans cet Etat, prend fin à la majorité de cet enfant, à moins que l'enfant ne continue d'avoir besoin de la présence et des soins de ce parent afin de pouvoir poursuivre et terminer ses études.

4. Par ailleurs, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que la notion de travailleur, au sens des dispositions du droit de l'Union européenne relatives à la libre circulation des travailleurs, doit être interprétée comme s'étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.

5. Il ressort des pièces du dossier que le mari de Mme B, ressortissant espagnol, a exercé une activité professionnelle en France en qualité d'ouvrier agricole à temps complet du

1er décembre 2020 au 28 février 2021, du 18 novembre 2021 au 24 mars 2022, du 11 mai 2022 au 31 juillet 2022, du 4 janvier 2023 au 31 mars 2023 et du 6 au 19 avril 2023.

6. Si le préfet souligne en défense que les revenus déclarés par le conjoint de la requérante au titre de l'année 2022 sont insuffisants pour lui conférer la qualité de travailleur migrant et que ce dernier ne fait plus état d'une activité professionnelle, il résulte des contrats et attestations de travail versés au débat que le conjoint de Mme B a eu la qualité de travailleur migrant du fait de l'exercice d'une activité professionnelle à temps complet sur plusieurs mois alors même qu'au moins deux de ses trois enfants, ressortissants espagnols, mineurs à la date de la décision attaquée, étaient scolarisés en France. Enfin, il n'est pas contesté que Mme B en a effectivement la garde et il n'est ni établi ni même allégué que les enfants du couple se seraient installés en France et y auraient commencé leur scolarité avant que leur père ne débute une activité professionnelle en France. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que le préfet de l'Hérault a méconnu les dispositions précitées en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision par laquelle le préfet de l'Hérault a refusé de délivrer à Mme B un titre de séjour. Par voie de conséquence, il y a lieu d'annuler également la décision d'éloignement et celle fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

9. Eu égard aux motifs d'annulation ci-dessus retenus, il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Hérault, sous réserve de la poursuite de la scolarité de ses enfants mineurs, de délivrer à Mme B un titre de séjour en qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union européenne dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat,

Me Ruffel, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que l'avocat de la requérante renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ruffel de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1err : La décision du préfet de l'Hérault du 28 octobre 2023 refusant de délivrer un titre de séjour à Mme B et prononçant son éloignement est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de délivrer à Mme B un titre de séjour en qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union européenne dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 900 euros à verser à Me Ruffel, conseil de Mme B, dans les conditions fixées aux articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme A B, au préfet de l'Hérault et à

Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. SouteyrandLa greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 13 juin 2024.

La greffière,

M-A. Barthélémy

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