Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 juin 2024, M. G... B... E..., sous tutelle de Mme A... C..., représenté par Me Chninif, demande au tribunal :
1°) de lui octroyer le bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté en date du 3 mai 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l’a obligé à quitter le territoire dans un délai d’un mois à destination du D... ;
3°) d’enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de lui délivrer une carte pluriannuelle ou à défaut un titre de séjour valable un an, ou, à titre subsidiaire, d’enjoindre au préfet de réexaminer sa demande et de lui délivrer dans l’attente une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocat en application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le signataire de l’arrêté attaqué est incompétent ;
- l’arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- le refus de titre de séjour aurait dû être précédé d’une saisine de la commission du titre de séjour en application des articles L. 412-10, L. 432-13 et R. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu’il est en France depuis plus de dix ans et que cette commission doit également être saisie dans le cadre d’un refus de renouvellement d’une carte pluriannuelle ;
- l’avis de l’OFII doit mentionner les éléments de l’article 3 de l’arrêté du 27 décembre 2016 et le rapport du médecin doit être conforme aux dispositions de l’article R. 4127-76 du code de la santé publique ;
- le préfet a commis des erreurs de droit et des erreurs d’appréciation en estimant qu’il ne remplissait pas les conditions pour bénéficier d’un titre de séjour en application de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français méconnaissent les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... E... ne sont pas fondés.
Par un courrier en date du 3 août 2024, il a été demandé à l’Office français de l'immigration et de l’intégration de communiquer l’entier dossier médical du requérant.
Un mémoire et des pièces, enregistrés les 13 et 27 août 2024, ont été présentés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et ont été communiqués au requérant.
L’OFII fait valoir que l’absence de conséquences d’une exceptionnelle gravité est établie et que les molécules sont disponibles au D....
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- l’arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme F... a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. B... E..., de nationalité mexicaine né le 24 septembre 1973, est entré irrégulièrement sur le territoire français en 2008 selon ses allégations. Un titre de séjour pour raison de santé lui a été délivré à compter du 9 mai 2019 jusqu’au 19 décembre 2023. Le 14 novembre 2023, M. B... E... a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêté du 3 mai 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai d’un mois et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. B... E... demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 3 mai 2024.
Sur l’admission à l’aide juridictionnelle provisoire :
Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ».
En raison de l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur la présente requête, il y a lieu d’admettre, à titre provisoire, M. B... E... au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, l’arrêté en litige est signé, pour le préfet des Pyrénées-Orientales, par M. Bruno Berthet. Par un arrêté du 29 avril 2024 visé dans l’arrêté attaqué et régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet des Pyrénées-Orientales a donné délégation à M. Bruno Berthet, secrétaire général de la Préfecture des Pyrénées-Orientales, aux fins de signer notamment les décisions contenues dans l’arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.
En deuxième lieu, l’arrêté attaqué, non stéréotypé, vise les textes dont il fait application et mentionne les faits relatifs à la situation médicale, personnelle et familiale de l’intéressé. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisante motivation de l’arrêté attaqué doit être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 412-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La décision de refus de renouvellement ou de retrait d'une carte de séjour pluriannuelle ou d'une carte de résident est prise après avis de la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ». Aux termes de l’article L. 432-13 du même code : « Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : (…) 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ; 5° Lorsqu'elle envisage de refuser le renouvellement ou de retirer une carte de séjour pluriannuelle ou une carte de résident dans le cas prévu à l'article L. 412-10 ». Aux termes du deuxième alinéa de l’article L. 435-1 du même code : « Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ». Comme le fait valoir le préfet, M. B... E... ne bénéficiait pas d’une carte pluriannuelle et le préfet n’était ainsi pas tenu de saisir la commission du titre de séjour en application de l’article L. 412-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile précité. M. B... E... se prévaut également de sa présence en France depuis 10 ans sans toutefois préciser quelles dispositions auraient été méconnues. Dans ces conditions, le moyen ne peut être qu’écarté.
En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ». Selon l’article R. 425-11 du même code : « (…) L’avis est émis (…) au vu, d’une part, d’un rapport médical établi par un médecin de l’office français de l’immigration et de l’intégration et, d’autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d’un traitement approprié dans le pays d’origine de l’intéressé. Les orientations générales mentionnées à la quatrième phrase du 11° de l’article L. 313-11 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ». Aux termes de l’article R. 425-12 de ce code : « Le rapport médical mentionné à l’article R. 425-11 est établi par un médecin de l’Office français de l’immigration et de l’intégration à partir d’un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l’ordre (...) ». Aux termes de l’article 3 de l’arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Au vu du certificat médical et des pièces qui l’accompagnent ainsi que des éléments qu’il a recueillis au cours de son examen éventuel, le médecin de l’office établit un rapport médical, conformément au modèle figurant à l’annexe B du présent arrêté ». Aux termes de l’article 6 de ce même arrêté : « Au vu du rapport médical mentionné à l'article 3, un collège de médecins désigné pour chaque dossier dans les conditions prévues à l'article 5 émet un avis, conformément au modèle figurant à l'annexe C du présent arrêté, précisant : a) si l'état de santé de l'étranger nécessite ou non une prise en charge médicale ; b) si le défaut de cette prise en charge peut ou non entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé ; c) si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont le ressortissant étranger est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ; d) la durée prévisible du traitement. Dans le cas où le ressortissant étranger pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, le collège indique, au vu des éléments du dossier du demandeur, si l'état de santé de ce dernier lui permet de voyager sans risque vers ce pays ».
Il ressort de l’avis du collège des médecins de l’OFII en date du 25 mars 2024 qu’il comporte l’intégralité des mentions prévues à l’article 6 de l’arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d’établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis précité. Si le requérant se prévaut en outre de ce que le rapport médical établi par le médecin de l’OFII doit être conforme aux dispositions de l’article R. 4127-76 du code de la santé publique qui prévoit que les documents établis par les médecins doivent être rédigés lisiblement en français, datés, signés et de nature à permettre l’identification du praticien, il ne précise pas les mentions du rapport qui seraient absentes. Le moyen pris en ses deux branches doit être écarté.
En cinquième lieu, pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B... E..., le préfet des Pyrénées-Orientales s’est fondé sur l’avis du 25 mars 2024, qu’il verse au dossier, par lequel le collège de médecins de l’OFII a estimé que l’état de santé du requérant nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut n’entrainerait pas de conséquences d’une exceptionnelle gravité et qu’il peut voyager sans risque vers son pays d’origine.
Il ressort des pièces du dossier que M. B... E..., qui a levé le secret médical, souffre de schizophrénie paranoïde, d’hémiplégie et d’une cécité monoculaire. A l’appui de sa requête, M. B... E... ne produit qu’un certificat médical d’un psychiatre daté du 22 mai 2024 aux termes duquel il conclut que l’intéressé est « incapable de vivre seul et de voyager car il peut se mettre en danger et est incapable de se gérer ». Ni ce certificat, ni la circonstance qu’il a bénéficié de titres « santé » auparavant, ni les risques liés au voyage de retour dans son pays d’origine alors qu’il n’effectuera pas un tel voyage seul ne permettent de remettre en cause les termes de l’avis selon lesquels l’arrêt de son traitement n’aura pas de conséquences d’une exceptionnelle gravité et qu’il peut voyager vers le D.... Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.
En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ». Si le requérant fait valoir qu’il vit sur le territoire français depuis 2013, ce qui n’est pas contesté, et qu’il est sous tutelle, ces circonstances ne permettent pas d’établir que le requérant, qui a trois frères ainsi que deux enfants au D..., aurait établi en France le centre de ses intérêts privés et familiaux. Dès lors, les décisions attaquées portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ne portent pas atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme doit être écarté.
Pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point précédent, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation doit également être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B... E... tendant à l’annulation de l’arrêté du 3 mai 2024 ne peuvent être que rejetées.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l’annulation de l’arrêté contesté, n’implique pas la délivrance d’un titre de séjour à M. B... E... ni le réexamen de sa demande. Par suite, les conclusions tendant à ce qu’il soit enjoint au préfet des Pyrénées-Orientales de prendre de telles mesures doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l’Etat, qui n’a pas la qualité de partie perdante, verse à M. B... E... la somme qu’il réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. B... E... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... E... est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G... B... E..., au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Chninif.
Délibéré après l’audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jérôme Charvin, président,
M. Mathieu Lauranson, premier conseiller,
Mme Camille Doumergue, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.
La rapporteure,
C. F...
Le président,
J. Charvin
La greffière,
A-L. Edwige
La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier le 17 septembre 2024
La greffière,
A-L. Edwige