Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 juin et 26 juillet 2024, M. A... B..., représenté par Me Rosé, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de l’Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il serait reconduit d’office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois ;
d’enjoindre au préfet de l’Hérault de lui délivrer un titre de séjour « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois à compter de la décision à intervenir, au besoin sous astreinte, et, dans l’attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Rosé en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée ;
- sa demande n’a pas fait l’objet d’un examen réel et complet notamment au regard de la réalité de sa communauté de vie avec sa partenaire de pacte civil de solidarité (PACS) ;
- la décision porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance de l’article 6-5 de l’accord franco-algérien et de l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de la réalité de sa communauté de vie ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire n’est pas suffisamment motivée ;
- elle est dépourvue de base légale compte tenu de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- la décision portant interdiction de retour est dépourvue de base légale ;
- elle est insuffisamment motivée en tant qu’elle ne précise pas la durée de son séjour en France ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation et est disproportionnée tant dans son principe que dans sa durée ;
- la décision fixant l’Algérie comme pays de destination est dépourvue de base légale dès lors qu’elle se fonde sur le refus de titre de séjour et la mesure d’éloignement.
Par un mémoire enregistré le 16 juillet 2024, le préfet de l’Hérault conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle partielle à hauteur de
55 % par une décision du 12 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-algérien du 27 septembre 1968 modifié ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Charvin, rapporteur ;
- et les observations de Me Rosé, représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., ressortissant algérien né le 25 juin 2001, est entré en France le
4 août 2017 sous couvert d’un visa court séjour et a été placé auprès de l’aide sociale à l’enfance à compter du mois d’octobre 2017. Après avoir conclu un pacte civil de solidarité avec une ressortissante française le 17 novembre 2022, il a sollicité son admission au séjour au titre de sa vie privée et familiale par une demande du 12 décembre 2023. Par la présente requête, il demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de l’Hérault a rejeté sa demande, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois et a fixé le pays à destination duquel il serait reconduit d’office.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
2. Aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d’être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l’exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (…) ». L’article L. 211-5 du même code précise que la motivation doit être écrite et comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision.
3. La décision portant refus de séjour énonce l’ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Elle vise notamment la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, l’accord franco-algérien ainsi que les articles du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et du code du travail dont elle fait application, et fait état du parcours administratif et des éléments personnels de la vie privée de l’intéressé, en rappelant notamment ses conditions d’entrée en France, son placement auprès de l’aide sociale à l’enfance et la conclusion de son pacte civil de solidarité avec une ressortissante française. Elle est ainsi suffisamment motivée au regard des exigences du code des relations entre le public et l’administration, sans qu’y fasse obstacle la circonstance qu’elle ne mentionnerait pas l’ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant.
4. Il ressort en outre de cette motivation que le préfet a, alors même qu’il n’a pas admis la réalité de la vie commune de M. B... avec sa partenaire de pacte civil de solidarité (PACS), pris sa décision au terme d’un examen réel et complet de la situation du requérant. Le moyen tiré de l’erreur de droit à n’avoir pas procédé à un tel examen doit dès lors être écarté.
5. L’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales stipule que : « 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (…) ». Aux termes de l’article 6 de l’accord franco-algérien : « (…) Le certificat de résidence d’un an portant la mention « vie privée et familiale » est délivré de plein droit : / (…) 5. Au ressortissant algérien, qui n’entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d’autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; / (…) ». Pour l’application de ces stipulations, l’étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d’apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu’il a conservés dans son pays d’origine.
6. Il ressort des pièces du dossier que M. B... est entré en France alors qu’il était mineur en 2017 sous couvert d’un visa court séjour. Entre ses seize et dix-huit ans, il a été pris en charge par les services départementaux de l’aide sociale à l’enfance, dans le cadre du dispositif mineurs non-accompagnés. Après avoir été hébergé par une sœur bénéficiaire d’un certificat de résidence, il a conclu, le 17 novembre 2022, un pacte civil de solidarité (PACS) avec une ressortissante française, avec laquelle il déclare vivre depuis le 8 juillet 2022. Si le préfet de l’Hérault soutient que l’intéressé ne rapporte aucune preuve de la réalité de sa vie commune avec sa partenaire, il ressort au contraire des pièces versées à l’instance, constituées notamment d’attestations suffisamment circonstanciées des parents, du frère et de sa partenaire elle-même, de courriers de la caisse d’allocations familiales, de la caisse primaire d’assurance maladie, de son organisme d’assurance maladie complémentaire, de l’union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (URSSAF) et d’organismes bancaires, que la communauté de vie entre les deux partenaires est établie à compter de la date déclarée par l’intéressé au domicile des parents de sa partenaire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu’à l’acquisition de sa majorité, M. B... n’a pas sollicité la délivrance d’un titre de séjour et s’est maintenu en situation irrégulière sur le territoire français. En outre, la relation avec sa partenaire de PACS et la communauté de vie entre les deux partenaires sont encore récentes à la date de la décision attaquée. Ainsi, et alors même qu’il bénéficie d’un contrat de travail à temps partiel pour des travaux ménagers et d’entretien de la propriété d’un particulier, le requérant, qui a conservé des attaches dans son pays d’origine où il a vécu les seize premières années de sa vie, ne peut être regardé comme ayant établi le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Dans ces conditions, en refusant de l’admettre au séjour, le préfet de l’Hérault n’a pas porté au droit de M. B... de mener une vie privée et familiale normale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et du 5) de l’article 6 de l’accord franco-algérien ne peut qu’être écarté.
En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
7. Aux termes des dispositions de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu’il se trouve dans les cas suivants : / (…) / 3° L’étranger s’est vu refuser la délivrance d’un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l’occasion d’une demande de titre de séjour ou de l’autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s’est vu retirer un de ces documents ; / (…) ».
8. Il résulte de ce qui précède qu’aucun des moyens soulevés par le requérant contre la décision lui refusant la délivrance d’un certificat de résidence algérien n’est fondé. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision l’obligeant à quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l’illégalité de ce refus de titre de séjour ne peut qu’être écarté.
9. Aux termes de l’article L. 613-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l’article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n’a pas à faire l’objet d’une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. (…) ».
10. Il résulte de ces dispositions que si elles imposent de motiver l’obligation de quitter le territoire français, elles la dispensent d’une motivation spécifique en cas de refus de titre de séjour. Dans ce cas, la motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire se confond avec celle du refus de titre de séjour dont elle découle nécessairement et n’implique pas, par conséquent, dès lors que ce refus est lui-même motivé et que les dispositions législatives qui permettent d’assortir ledit refus d’une obligation de quitter le territoire français ont été rappelées, une motivation particulière.
11. Dès lors, ainsi qu’il a été dit au point 3, que la décision portant refus de séjour était suffisamment motivée, la décision portant obligation de quitter le territoire français n’avait pas à faire l’objet d’une motivation propre. Le moyen tiré de l’insuffisance de la motivation de cette décision est donc inopérant et doit, par suite, être écarté.
12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, le moyen tiré de ce que le préfet de l’Hérault aurait commis une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de sa décision d’éloignement sur la situation personnelle de M. B... doit être écarté.
En ce qui concerne la décision d’interdiction de retour sur le territoire français :
13. La décision portant obligation de quitter le territoire français n’étant, ainsi qu’il vient d’être exposé, pas entachée d’illégalité, le moyen excipé d’une telle illégalité à l’encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu’être écarté.
14. Aux termes de l’article L. 612-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l’étranger n’est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l’expiration d’une durée, fixée par l’autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l’exécution de l’obligation de quitter le territoire français. ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative tient compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu’il a déjà fait l’objet ou non d’une mesure d’éloignement et de la menace pour l’ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l’édiction et la durée de l’interdiction de retour mentionnée à l’article L. 612-8 (…). ».
15. La décision d’interdiction de retour doit comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l’autorité compétente, au vu de la situation de l’intéressé, de l’ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n’impose que le principe et la durée de l’interdiction de retour fassent l’objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l’importance accordée à chaque critère.
16. La décision contestée vise les dispositions applicables du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Le préfet relève en outre que M. B... ne justifie pas d’une durée de présence ancienne en France, qu’il n’a fait l’objet d’aucune mesure d’éloignement antérieure et que son comportement ne représente pas une menace pour l’ordre public. Ces motifs constituent une motivation suffisante au regard des dispositions précitées du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
17. Il n’est en revanche pas contesté que M. B... est entré en France le 4 août 2017 et qu’il y réside habituellement depuis cette date, soit depuis près de sept ans à la date de la décision contestée. C’est dès lors à tort que le préfet de l’Hérault a estimé que la présence en France de l’intéressé n’était pas ancienne. Ainsi, compte tenu des liens entretenus par le requérant en France, de la durée de son séjour et des autres motifs de la décision, selon lesquels M. B... ne constitue pas une menace pour l’ordre public et n’a fait l’objet d’aucune mesure d’éloignement antérieure, le préfet de l’Hérault a commis une erreur d’appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
18. Il résulte de ce qui a été exposé précédemment que le moyen tiré du défaut de base légale de cette décision, excipé de l’illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français, ne peut qu’être écarté.
19. Il résulte de tout ce qui précède que M. B... est seulement fondé à demander l’annulation de l’arrêté du préfet de l’Hérault du 28 février 2024 en tant qu’il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
20. Le présent jugement qui annule la seule interdiction de retour sur le territoire français, n’implique aucune mesure d’exécution. Les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte doivent donc être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
21. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B... tendant à l’application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
DECIDE :
Article 1er : L’arrêté du préfet de l’Hérault du 28 février 2024 est annulé en tant qu’il prononce à l’encontre de M. B... une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de trois mois.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., au préfet de l’Hérault et à Me Rosé.
Délibéré à l’issue de l’audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jérôme Charvin, président,
M. Mathieu Lauranson, premier conseiller,
Mme Camille Doumergue, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.
Le président-rapporteur,
J. Charvin
La greffière,
A-L. Edwige
L’assesseur le plus ancien,
M. C...
La République mande et ordonne au préfet de l’Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 17 septembre 2024,
La greffière,
A-L. Edwige