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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2403551

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2403551

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2403551
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2°) d'annuler l'arrêté du 23 juin 2024 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à Me Ruffel au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est entaché d'une incompétence de son auteur à défaut de justifier d'une délégation spéciale et publiée ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît l'article 40-29 du code de procédure pénale faute d'avoir vérifié la suite donnée à la procédure ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation et de celle de ses enfants ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant interdiction de retour :

- elle repose sur le seul motif de son placement en garde à vue alors qu'elle est présumée innocente.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il demande au tribunal de substituer la base légale de l'article L. 611-1 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au profit de l'alinéa 4 de l'article L. 611-1 de ce code et soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 26 juin 2024 la clôture de l'instruction a été fixée au 29 juillet 2024 à midi.

Des pièces complémentaires, enregistrées le 6 septembre 2024, ont été transmises pour Mme B après la clôture de l'instruction et n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Didierlaurent,

- les observations de Me Ruffel, représentant Mme B.

Une note en délibéré, enregistrée le 10 septembre 2024, a été produite pour Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 29 janvier 1997 en Algérie, de nationalité algérienne, déclare être entrée en France en août 2021. Sa demande de reconnaissance du statut de réfugié a été rejetée par une décision du 20 septembre 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par un arrêt du 29 février 2024 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par la présente requête, elle demande l'annulation de l'arrêté du 23 juin 2024 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la compétence de l'auteur de l'arrêté :

3. L'arrêté attaqué a été signé par M. D C, sous-préfet, lequel a reçu une délégation de signature du préfet de l'Hérault, par un arrêté n° 2024-06-DRCL-231 du 7 juin 2024, publié au recueil des actes administratifs du 14 juin 2024, à l'effet de signer, pendant les permanences de week-ends ou de jours fériés, pour l'ensemble du département et en fonction du tour de permanence préétabli toutes décisions nécessitées par une situation d'urgence et notamment les mesures d'éloignement des étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français. Il ressort du tableau des permanences produit par le préfet de l'Hérault que M. C était de permanence le dimanche 23 juin 2024. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens de la requête :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lequel est fondée la décision portant obligation de quitter le territoire français : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4o La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la qualité de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire a été refusée à Mme B par l'OFPRA le 20 septembre 2022, décision confirmée par la CNDA le 29 février 2024. Par suite, Mme B entre dans les cas où l'autorité administrative peut légalement édicter à son endroit la mesure attaquée sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la substitution de base légale sollicitée par le préfet de l'Hérault.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée fait suite à l'interpellation de Mme B le 22 juin 2024 pour des faits de vol en réunion alors qu'elle était connue des services de police pour des faits de vol à l'étalage, de recel de vol, de port d'arme sans motif légitime et de vol simple. La requérante, âgée de 27 ans, déclare être entrée en France en août 2021 et fait valoir, sans toutefois l'établir par aucune pièce, avoir quitté l'Algérie en raison de violences de la part de son conjoint d'alors, être la mère de deux enfants, vivre en concubinage avec une personne en situation irrégulière et avoir transféré en France le centre de ses intérêts privés et familiaux. Alors que Mme B se borne en outre à faire valoir ne pouvoir retourner dans son pays d'origine sans établir ni même soutenir y être privée de toute attache familiale alors qu'elle y a passé 24 ans, la décision par laquelle le préfet de l'Hérault l'a obligée à quitter sans délai le territoire français n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation et celle par laquelle le préfet a fixé l'Algérie comme pays de destination ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () ". Aux termes de l'article 230-6 du code de procédure pénale : " Afin de faciliter la constatation des infractions à la loi pénale, le rassemblement des preuves de ces infractions et la recherche de leurs auteurs, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale peuvent mettre en œuvre des traitements automatisés de données à caractère personnel () ". Aux termes du I de l'article R. 40-29 du même code : " Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'État. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorable sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code. () ".

9. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour n'assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'aucun délai de départ volontaire, son auteur a relevé que l'intéressée était défavorablement connue des services de police pour des faits de vol à l'étalage, de recel de vol, de port d'arme sans motif légitime et de vol simple. Mme B soutient qu'il n'est pas établi que les informations sur lesquelles s'est fondé le préfet de l'Hérault pour considérer que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public ont fait l'objet d'une consultation régulière du fichier du traitement des antécédents judiciaires conformément à l'article R. 40-29 du code de procédure pénale. Toutefois, la requérante ne peut utilement se prévaloir de ces dispositions qui se rapportent aux enquêtes prévues à l'article 17-1 précité de la loi du 21 janvier 1995 d'orientation et programmation relative à la sécurité qui concerne l'instruction des demandes de délivrance et de renouvellement des titres relatifs à l'entrée et au séjour des étrangers.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Selon l'article L. 612-10 du même code, pour fixer la durée de l'interdiction de retour, " l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

11. D'une part, Mme B ne fait état d'aucune circonstance humanitaire susceptible de justifier qu'une interdiction de retour sur le territoire français ne soit pas prononcée à son encontre. D'autre part, il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que, pour fixer la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de Mme B, le préfet de l'Hérault a pris en compte, conformément aux exigences de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la durée de sa présence en France, la nature et l'ancienneté de ses liens et le fait qu'elle ne pouvait être regardée comme ayant établi le centre de ses intérêts privés et familiaux en France, l'absence d'obligation de quitter le territoire français précédemment prononcée à son encontre et la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Si Mme B fait valoir que le préfet de l'Hérault a retenu à tort, sur la base de ses déclarations, qu'elle était célibataire, il ressort de ce qui a été dit au point 7 précédent qu'elle n'est pas fondée à soutenir que cette décision porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Par ailleurs, la requérante ne saurait utilement invoquer le principe de présomption d'innocence à l'encontre de la mesure d'éloignement attaquée qui constitue une mesure de police administrative, dépourvue de caractère répressif. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de l'arrêté du 23 juin 2024 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque au bénéfice du conseil de Mme B au titre des frais non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de l'Hérault et à Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Encontre, présidente,

M. Didierlaurent, conseiller,

Mme Marcovici, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

Le rapporteur,

M. Didierlaurent La présidente,

S. Encontre

La greffière,

C. Arce

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 24 septembre 2024

La greffière,

C. Arce

lr

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