jeudi 1 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Montpellier |
| Section | Tribunal Administratif de Montpellier |
| N° Dossier | TA34-2403861 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 juillet 2024, M. D A, représenté par Me Summerfield, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite du préfet des Pyrénées-Orientales gardé sur son recours gracieux du 15 mars 2024 dirigé contre la décision du 26 février 2024 portant rejet de sa demande de regroupement familial au profit de son épouse ;
2°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de réexaminer sa demande de regroupement familial dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sur l'urgence : l'exécution de la décision contestée a pour conséquence la séparation du couple et fait craindre pour la vie de son épouse en cas de retour en Afghanistan, celle-ci s'étant réfugiée en Iran où son visa expire le 9 septembre 2024 et risque ainsi d'être à nouveau expulsée vers l'Afghanistan ;
- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision : le préfet commet une erreur de droit en considérant qu'il relève de la réunification familiale pour s'être marié avant l'obtention de la protection subsidiaire, puisque la réunification familiale est conditionnée au fait que le mariage ait été célébré avant l'introduction de la demande d'asile ; l'état civil mentionne qu'il s'est marié après l'introduction de sa demande d'asile ; la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il remplit l'ensemble des conditions posées par L. 434-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour bénéficier du regroupement familial.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative ;
Le président du tribunal a désigné Mme Doumergue, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 juillet 2024 :
- le rapport de Mme Doumergue,
- les observations de Me Summerfield, représentant M. A, qui persiste dans ses conclusions et moyens.
La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, qui conteste dans ses écritures le seul rejet implicite de son recours gracieux, doit être regardé comme demandant au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du préfet des Pyrénées-Orientales en date du 26 février 2024 portant rejet de sa demande de regroupement familial au profit de son épouse ainsi que le rejet implicite de son recours gracieux présenté le 15 mars 2024.
Sur les conclusions présentées en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".
3. Il résulte de ces dispositions que le prononcé d'une mesure de suspension d'exécution d'une décision administrative est subordonné à la réunion de deux conditions cumulatives : l'urgence et l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Il résulte de l'instruction que M. A, ressortissant afghan né le 10 avril 1987, est entré en France le 12 avril 2019 et a obtenu la protection subsidiaire de la France le 21 décembre 2020. M. A est marié à Mme B C, compatriote née le 25 mai 1993, laquelle s'est réfugiée en Iran avec un visa touristique valable jusqu'au 8 septembre 2024 impliquant son retour en Afghanistan à court terme. Compte tenu, dans les circonstances de l'espèce, de la situation politique en Afghanistan et des contraintes particulièrement graves et sévères auxquelles sont soumises les femmes dans ce pays depuis le retour au pouvoir des talibans, l'exécution de la décision contestée, qui a pour conséquence de poursuivre la séparation du couple, M. A ne pouvant retourner dans son pays d'origine, et de maintenir son épouse sous un régime de persécutions et de privations de libertés en Afghanistan, préjudicie de façon suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant et de son épouse pour que la condition de l'urgence soit tenue pour satisfaite. Il ne résulte par ailleurs pas de l'instruction qu'un intérêt public s'y opposerait.
5. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévu par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial :1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; () ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ". Et aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas d'insuffisance des ressources du demandeur. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile () ". Le 26 février 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales a rejeté la demande de regroupement familial présentée par M. A au profit de son épouse au motif qu'il relevait de la procédure de réunification familiale s'étant marié antérieurement à sa date d'admission au statut de réfugié. Le moyen tiré de l'erreur de droit, les dispositions précitées concernant la réunification familiale étant applicables uniquement aux situations où le mariage est antérieur à la date d'introduction de la demande d'asile et non à l'admission à la protection subsidiaire, comme l'a estimé à tort le préfet, est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
8. Les deux conditions requises par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du préfet des Pyrénées-Orientales en date du 26 février 2024 portant rejet de la demande de regroupement familial sollicitée par M. A au profit de son épouse ainsi que de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. L'exécution de la présente ordonnance implique seulement que le préfet des Pyrénées-Orientales, qui reconnait dans la décision attaquée que M. A remplit toutes les conditions pour bénéficier du regroupement familial, procède au réexamen, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de la demande de regroupement familial de M. A au bénéfice de son épouse.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 26 février 2024 par laquelle le préfet des Pyrénées-Orientales a rejeté la demande de regroupement familial déposée par M. A au bénéfice de son épouse et de la décision implicite de rejet de son recours gracieux est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de ces décisions.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Pyrénées-Orientales de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial de M. A dans un délai de quinze jours suivant la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A et au préfet des Pyrénées-Orientales.
Fait à Montpellier, le 1er août 2024.
Le juge des référés,
C. Doumergue
La greffière,
L. Salsmann
La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 1er août 2024
La greffière,
L. Salsmann
Ls
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