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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2405812

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2405812

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2405812
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantBONNEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 octobre 2024, complétée par des pièces le 14 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Bonneau, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine, lui a fait interdiction de retour sur le territoire national pour une durée de trois ans et a procédé à son signalement aux fins de non-admission dans le système Schengen ;

3°) de condamner l'Etat au paiement de la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, qui sera versée à l'avocat sous réserve d'une renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence de son auteur ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas pris en compte les éléments de sa situation personnelle, en violation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- en fondant sa décision sur le fait que son comportement constituerait une menace pour l'ordre public, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la légalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle a été prise en méconnaissance des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public et que le risque de fuite n'est pas avéré ;

Sur la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

- elle est insuffisamment motivée, en tant qu'elle ne prend pas en compte les quatre critères prévus par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa situation personnelle et familiale et présente un caractère disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Couégnat, première conseillère, dans les fonctions de magistrate chargée du contentieux des mesures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Couégnat, magistrate désignée ;

- les observations de Me Bonneau, avocat de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; renonce au moyen tiré du vice d'incompétence au vu de l'arrêté produit par le préfet ; soutient en outre que la situation nouvelle, révélée par les pièces produites en cours d'instance dont le préfet n'avait pas connaissance, doit être prise en compte et conduira à l'annulation de l'arrêté pour méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il justifie de l'existence d'un foyer réel auprès d'une ressortissante espagnole, avec laquelle il est marié ou pacsé et qu'il doit déposer une demande de titre de séjour ; l'interdiction de retour sur le territoire français qui s'accompagne d'une inscription dans le système d'information Schengen est de nature à faire obstacle à sa régularisation en Espagne, en méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- et les observations de M. B, assisté de M. C, interprète en langue arabe, qui indique qu'il a vécu à Montpellier entre 2021 et 2022 et qu'il réside depuis en Espagne, n'étant revenu que pour voir des connaissances ; précise en réponse à une question qu'il n'est pas marié mais vit avec une ressortissante espagnole et est sur le point de déposer une demande de titre de séjour ; mentionne qu'il n'a jamais troublé l'ordre public et gagne sa vie en travaillant sur les marchés.

Le préfet des Pyrénées-Orientales n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

1. M. B, ressortissant algérien né le 3 septembre 2003, a été remis le 8 octobre 2024 aux services de la police aux frontières par les autorités espagnoles qui lui ont refusé l'entrée sur leur territoire. A l'issue d'une retenue administrative, il a fait l'objet, par un arrêté du 9 octobre 2024 du préfet des Pyrénées-Orientales d'une obligation de quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine, d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et d'un placement en rétention administrative. Par la présente requête, M. B, qui a été maintenu en rétention administrative par ordonnance du juge des libertés et de la détention du 12 octobre 2024, demande l'annulation de cet arrêté en tant qu'il l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire à destination de son pays d'origine et lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". En l'espèce, en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Pour obliger M. B à quitter le territoire français, le préfet s'est fondé, en application du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fait que l'intéressé ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour, n'en n'ayant pas sollicité. Ainsi, le préfet des Pyrénées-Orientales, qui pouvait légalement l'obliger à quitter le territoire français, a suffisamment motivé la décision d'éloignement contestée.

4. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit () ". Il ne ressort ni des termes de l'arrêté ni du mémoire en défense que le préfet des Pyrénées-Orientales n'aurait pas procédé à la vérification du droit au séjour de l'intéressé ni tenu compte des éléments de sa situation personnelle, tels qu'ils avaient été portés à sa connaissance par l'intéressé, qui n'a nullement fait état lors de son audition d'un lien particulier avec l'Espagne. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qui aurait été commise par le préfet au regard de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

5. Si le préfet a fait état de deux signalements figurant dans le fichier automatisé des empreintes digitales concernant M. B, la mesure d'éloignement contestée n'est pas fondée sur le 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, M. B ne peut utilement soutenir que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation de la menace à l'ordre public qu'il représenterait. Ce moyen est inopérant et doit être écarté.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. /()". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine. M. B, célibataire et sans enfant, ne fait valoir aucun lien avec la France, où il déclare seulement avoir résidé entre 2021 et 2022. Il n'est pas isolé dans son pays d'origine où vivent son père et quatre frères et sœurs. S'il fait valoir ses liens avec l'Espagne, qu'il n'avait pas évoqué lors de son audition, et produit plusieurs justificatifs non traduits, il résulte de ses propres déclarations à l'audience qu'il n'est pas marié avec sa compagne, de nationalité espagnole et n'est pas titulaire de titre de séjour en Espagne, ce qui justifie d'ailleurs la décision des autorités espagnoles de le remettre aux autorités françaises. Dans ces conditions, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard du but poursuivi par la mesure d'éloignement. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :/ 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour/ () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité ()qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). ".

8. Pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, le préfet des Pyrénées-Orientales s'est fondé sur les dispositions des 1° et 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 du même code. Il ressort des pièces du dossier que M. B qui n'est pas entré régulièrement sur le territoire français n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il a déclaré ne pas vouloir retourner en Algérie, qu'il n'est en possession d'aucun document d'identité ou de voyage et a indiqué, sans en justifier être hébergé par un ami. Dans ces conditions, et en admettant même que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet a pu légalement, en se fondant sur les dispositions du 1°, 4° et du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui suffisent à caractériser le risque évoqué à l'article L. 612-2 du même code, refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, et même si M. B soutient désormais vivre en Espagne avec sa compagne et y avoir un domicile stable, le moyen invoqué ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public." Selon l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.()".

10. La décision mentionne l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle atteste de la prise en compte par le préfet, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, notamment la durée de son séjour en France, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et notamment l'absence d'attache réelle sur le territoire ainsi que la nature de ses liens avec l'Algérie. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

11. M. B, qui n'a pas bénéficié d'un délai de départ, ne justifie pas de circonstances humanitaires qui feraient obstacle à une interdiction de retour sur le territoire français. Si le motif de la menace pour l'ordre public que représente la présence de M. B sur le territoire français n'est pas établi par le préfet des Pyrénées-Orientales, celui-ci aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur les autres conditions tenant à la durée de présence sur le territoire français et de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France. En effet, M. B indique lui-même ne plus résider en France et n'y avoir aucune famille ni lien personnel. Dans ces conditions, en fixant à trois ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

12. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ".

13. Lorsqu'elle prend à l'égard d'un étranger une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, l'autorité administrative se borne à informer l'intéressé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Par suite, les conclusions du requérant tendant à l'annulation de cette mesure, qui sont en tout état de cause irrecevables, doivent être rejetées.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. B la somme qu'il réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : M. A B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Bonneau.

Décision communiquée aux parties le 15 octobre 2024, en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La magistrate désignée,

M. CouégnatLa greffière,

C. Touzet

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 17 octobre 2024

La greffière,

C. Touzet

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