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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2407211

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2407211

mardi 10 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2407211
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème chambre
Avocat requérantFORUM REFUGIES - CENTRE DE RETENTION ADMINISTRATIVE DE SETE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Montpellier a rejeté la requête de M. B, ressortissant marocain, contestant l'arrêté préfectoral du 14 décembre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour de deux ans. La juridiction a écarté les moyens d'incompétence, de violation du droit d'être entendu (article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE inopérant) et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Elle a également jugé suffisamment motivées les décisions sur le pays de destination et l'interdiction de retour, et a estimé que la mesure n'était pas disproportionnée. Les textes appliqués incluent le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la convention européenne des droits de l'homme, et le code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 décembre 2024, M. B demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé un pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ; il appartiendra à l'administration de justifier que le signataire de la décision contestée bénéficiait d'une délégation régulière et publiée l'habilitant à cet effet ;

- la décision a été prise en violation de son droit à être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que par le principe général du droit de l'Union européenne des droits de la défense ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

Sur le pays de destination :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est dépourvue de base légale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- l'insuffisante motivation de la décision contestée révèle un défaut d'examen ;

- le préfet ne fait aucune référence à l'existence d'une précédente mesure d'éloignement ;

- la décision contestée est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation en ce que sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- elle présente un caractère disproportionnée compte tenu de sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 mars 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée, relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Villemejeanne a été entendu, au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain, né le 21 septembre 2000 déclare être entré en France en 2022. Par un arrêté du 14 décembre 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire national pendant une durée de deux ans. M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2. En raison de l'urgence, qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la présente requête, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision contestée a été signée pour le préfet des Bouches-du-Rhône, par Mme A C, sous-préfète d'Arles, qui disposait, pour ce faire, d'une délégation de signature accordée par arrêté préfectoral en date du 10 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.

5. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été auditionné lors de sa garde à vue le 12 décembre 2024 à seize heures quarante, et ce préalablement à l'édiction de la mesure d'éloignement contestée. Il a dès lors été en mesure, contrairement à ce qu'il soutient, d'exposer de manière effective l'ensemble des observations sur sa situation qu'il estimait utile et qui aurait été susceptible d'influer sur le prononcé ou les modalités de la mesure d'éloignement envisagée. Le requérant ne peut donc être regardé comme ayant été privé de son droit à être entendu, garanti par le droit de l'Union. Par suite, ce moyen doit être écarté.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. M. B soutient, dans une requête sommaire et sans verser aucun élément à l'appui de ses allégations, que la décision contestée viole les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant, il ressort des pièces du dossier, en particulier des déclarations de M. B lors de son audition par les services de police, que l'intéressé est entré irrégulièrement sur le territoire français deux ans avant la mesure contestée, qu'il est célibataire et sans charge de famille tandis que ses parents vivent au Maroc, pays où il a vécu la majeure partie de sa vie. Par ailleurs, le requérant ne fait état et ne justifie d'aucune intégration sociale ou professionnelle particulière en France. Ainsi, en l'état de l'instruction, la décision par laquelle le préfet a obligé M. B à quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait utiles sur lesquelles le préfet des Bouches-du-Rhône s'est fondé pour fixer le pays de destination de la mesure d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

10. En second lieu, l'ensemble des moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écarté, M. B n'est pas fondé à en invoquer, par voie d'exception, son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. En premier lieu, la décision contestée vise les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, pour prendre à l'encontre de M. B l'interdiction de retour sur le territoire français litigieuse, d'une durée de deux ans, le préfet des Bouches-du-Rhône mentionne dans sa décision que le requérant est entré en France depuis deux ans, ne justifie pas y avoir résidé habituellement, disposer de liens intenses et stables ni être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Si le préfet relève dans les motifs de l'arrêté contesté que le requérant est défavorablement connu des services de police, le préfet n'a pas fait état d'une menace pour l'ordre public pour prononcer à son encontre une interdiction de retour. Il n'était donc pas tenu d'en faire état. Enfin, en l'absence de précédente mesure d'éloignement, le préfet n'avait pas à mentionner expressément ce point. Cette motivation atteste de la prise en compte par le préfet des critères prévus par les dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

13. En deuxième lieu, il ressort de ces motifs que le préfet des Bouches-du-Rhône a procédé à un examen particulier de la situation personnelle et familiale de M. B. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

14. En troisième lieu, M. B déclare être présent en France depuis deux ans sans justifier y être entré et y avoir séjourné régulièrement. M. B, qui est célibataire et sans charge de famille, ne justifie pas être dépourvu de toutes attaches au Maroc, pays où vivent notamment ses parents et où il a vécu jusqu'à l'âge de 22 ans. Si l'arrêté contesté comporte dans ses motifs la mention selon laquelle la consultation de la base de données du fichier automatisé des empreintes digitales a fait apparaître qu'il était connu sous plusieurs identités, le préfet ne s'est pas fondé sur l'existence de menace à l'ordre public pour prendre la mesure contestée. En tout état de cause, bien que la menace à l'ordre public que représenterait la présence en France de l'intéressé ne soit pas démontrée, ainsi qu'il a été dit précédemment, l'intéressé ne démontre pas la durée de son séjour en France et ne fait pas état de liens d'une particulière ancienneté et intensité en France. Dans ces conditions, eu égard aux conditions de séjour de l'intéressé, à ses attaches familiales, en faisant interdiction à M. B de retourner sur le territoire français, et en fixant à deux ans la durée de cette interdiction, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas commis d'erreur de fait a fait une exacte application des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'a pas entaché sa décision de disproportion.

15. En dernier lieu, aucune des circonstances évoquées précédemment n'est de nature à faire regarder la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans comme entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B.

16. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions présentées à ce titre doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 er: M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 27 mai 2025, à laquelle siégeaient :

M. Gayrard, président,

Mme Villemejeanne, première conseillère,

M. Didierlaurent, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juin 2025.

La rapporteure,

P. Villemejeanne

Le président,

J-P. GayrardLe greffier,

F. Balicki

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 12 juin 2025.

Le greffier,

F. Balicki

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