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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2500935

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2500935

mardi 11 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2500935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantJACQUINET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 et 11 février 2025, M. E D B, représenté par Me Jacquinet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 7 février 2025 par lequel le préfet du Vaucluse a fixé le pays de destination en application d'une interdiction judiciaire du territoire français de 3 ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il méconnait les dispositions du code des relations entre le public et l'administration ;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénal ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Madame Pastor, première conseillère, pour statuer sur les procédures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pastor, magistrat désigné,

- les observations de Me Jacquinet représentant M. D B, il reprend les moyens soulevés dans ses écritures et abandonne le moyen tiré de l'incompétence ;

- ainsi que les observations de M. D B assisté de Mme C A, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant colombien né le 5 mai 1990, a été condamné à 3 ans d'interdiction du territoire français par jugement du tribunal correctionnel de Tarascon le 9 juillet 2024. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du préfet du Vaucluse du 6 février 2025 prononçant le pays de destination vers lequel il doit être éloigné.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre provisoirement M. D B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal ". En vertu du deuxième alinéa de l'article 131-30 du code pénal, auquel renvoie l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'interdiction du territoire français prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit " entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou sa réclusion ".

4. Et aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français ". Selon l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de cette peine complémentaire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution sauf à solliciter du ministère public la levée de ses réquisitions aux fins d'exécution, spécialement au cas où le renvoi exposerait l'étranger à des traitements inhumains ou dégradants prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En premier lieu, l'arrêté contesté vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment les articles L. 721-3 et suivants et L. 641-1, ainsi que les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne la condamnation judiciaire à une peine d'interdiction de trois ans du territoire français prononcée par le tribunal correctionnel de Tarascon le 9 juillet 2024 dont M. D B a fait l'objet, et la nécessité de procéder à l'exécution de cette mesure judiciaire, ainsi que sa nationalité. Il précise que l'intéressé ne justifie pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Ces considérations de droit et de fait, sur lesquelles se fonde la décision litigieuse, sont suffisamment développées pour mettre l'intéressé en mesure d'en discuter utilement les motifs. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. " Cette garantie procédurale ne peut être écartée que dans les cas énumérés aux 1° à 4° de l'article L. 121-2, et en particulier " en cas d'urgence " ou " lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public. " Selon l'article L. 122-1 de ce code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-1 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () " La décision fixant le pays à destination duquel un étranger doit être éloigné en vue de l'exécution d'une mesure judiciaire d'interdiction du territoire français constitue une mesure de police qui est soumise aux stipulations et dispositions précitées de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, en l'absence d'une procédure contradictoire particulière prévue avant l'édiction d'une telle décision.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D B a été mis à même le 30 janvier 2025 par le bureau de l'immigration et de l'asile du Vaucluse, de faire connaître ses observations sur la perspective de son éloignement à destination de son pays d'origine en conséquence de la peine d'interdiction du territoire dont il a fait l'objet. Il ressort des mentions portées sur le procès-verbal d'audition, lequel fait foi jusqu'à preuve du contraire, qu'au cours de son audition, l'intéressé a indiqué souhaiter une réadmission chez sa nièce en Espagne et n'a pas fait état de risques encourus en cas de retour en Colombie. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que lors de cette audition il a été assisté d'un codétenu qui a fait office d'interprète, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier ni de ses déclarations à l'audience que le requérant disposait d'informations qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne fût prise la décision qu'il conteste. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il n'a pas été mis à même de présenter ses observations préalablement à la notification de la décision en litige. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendu doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

10. M. D B, en se bornant à faire état de " craintes " dans sa requête, sans autre précision, n'établit pas l'existence d'un risque particulier en cas de retour dans son pays d'origine. Ses allégations très générales le jour de l'audience quant aux moqueries qu'il subirait du fait de son homosexualité et sa crainte d'être contraint de vendre de la drogue ne sont pas davantage étayées alors, d'ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 9 le requérant n'a pas fait état de risques encourus en cas de retour en Colombie lors de son audition par les services préfectoraux. En tout état de cause, il résulte des termes mêmes de l'arrêté que le pays de destination est le pays dont il a la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il établit être légalement admissible. Si, ainsi qu'il le soutient, une demande d'asile est pendante en Espagne, l'Espagne est l'Etat responsable de sa demande d'asile en application du règlement Dublin du 18 février 2003 de sorte que l'arrêté en litige doit s'entendre comme restreignant la possibilité de renvoi à ce seul Etat. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 ne peut qu'être écarté.

11. En quatrième lieu, le moyen tiré de ce que le préfet du Vaucluse aurait dû le transférer aux autorités espagnoles en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est sans incidence sur la légalité de l'arrêté en litige lequel ne décide pas de l'éloignement de M. D B mais fixe le seul pays de renvoi en application d'une interdiction judiciaire du territoire.

12. En dernier lieu, les conséquences d'un éloignement du territoire français sur la vie privée et familiale de M. D B résultent de la décision judiciaire d'interdiction du territoire dont il a fait l'objet et non de la décision en litige par laquelle le préfet s'est borné à fixer le pays de renvoi en exécution de cette sanction pénale. Il s'ensuit que le requérant ne peut utilement faire valoir que l'arrêté contesté porterait une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté contesté doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions de la requête :

14. Les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et aux fins d'injonction doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D B, au préfet du Vaucluse et à Me Jacquinet.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 février 2025.

La magistrate désignée,

I. Pastor

Le greffier,

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet du Vaucluse en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 12 février 2025.

Le greffier,

D. Martinier

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