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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2100092

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2100092

jeudi 15 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2100092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 janvier 2021, Mme F A, agissant en son nom personnel et en qualité de représentante légale de son enfant mineur,

B E, représentée par Me Le Bihan, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 juillet 2020 portant refus de délivrance d'une carte nationale d'identité pour son fils B E ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère, de réexaminer sa demande et de délivrer la carte nationale d'identité à son fils ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de compétence ;

- elle est entachée d'une erreur de droit tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 septembre 2022, le préfet du Finistère conclut à l'irrecevabilité de la requête.

Il fait valoir que la requête de Mme A est tardive en ce qu'elle n'avait que jusqu'au 14 décembre 2020 pour former un recours devant le tribunal de céans.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n°2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Descombes, président-rapporteur,

- et les observations de Me Le Bihan, représentant Mme A.

Le préfet du Finistère n'étant pas représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne, a présenté le 14 février 2020 une demande de délivrance de carte nationale d'identité française pour son fils B né le 18 mars 2018 à Rennes, issu de sa relation amoureuse avec M. E, de nationalité française. Le

6 juillet 2020 le préfet du Finistère rejette cette demande. C'est la décision dont Mme A demande l'annulation.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Finistère :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique susvisée : " () Les recours contre les décisions du bureau d'aide juridictionnelle peuvent être exercés par l'intéressé lui-même lorsque le bénéfice de l'aide juridictionnelle lui a été refusé, ne lui a été accordé que partiellement ou lorsque ce bénéfice lui a été retiré. / Dans tous les cas, ces recours peuvent être exercés par les autorités suivantes : () le ministère public () ; le bâtonnier () ". Aux termes de l'article 43 du décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 susvisé : " () lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : () 3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée : / 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. () ". Aux termes de l'article 56 du même décret : " La décision du bureau, de la section du bureau ou de leur président est notifiée à l'intéressé par le secrétaire du bureau ou de la section du bureau par lettre simple en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, et au moyen de tout dispositif permettant d'attester la date de réception dans les autres cas. () ". Aux termes de l'article 57 du même décret : " Les décisions du bureau, de la section du bureau ou de leur président prononçant l'admission provisoire ou définitive à l'aide juridictionnelle ou à l'aide à l'intervention de l'avocat, le rejet ou la caducité de la demande, le retrait de l'aide, ou l'incompétence du bureau sont notifiées sans délai par le secrétaire : 1° A l'avocat et aux officiers publics ou ministériels désignés pour prêter leur concours aux bénéficiaires ou, selon le cas, au bâtonnier ou au président de l'organisme chargé de les désigner ; () ". Aux termes de l'article 69 du même décret : " Le délai du recours ouvert par le troisième alinéa de cet article [article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée] au ministère public, au garde des sceaux, ministre de la justice, au bâtonnier de l'ordre des avocats dont relève l'avocat choisi ou désigné au titre de l'aide, ou, en l'absence de choix ou de désignation, au bâtonnier de l'ordre des avocats établi près le tribunal saisi ou susceptible d'être saisi () est d'un mois à compter du jour de la décision. () ".

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu'interrompu par la présentation de la demande d'aide juridictionnelle, le délai de trente jours prévu à l'article L. 614-4 précité recommence à courir après l'expiration du délai de recours d'un mois ouvert au ministère public et au bâtonnier pour contester la décision d'admission au bénéfice de l'aide prise par le bureau d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à la date à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. Au cas d'espèce, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Rennes a, par une décision en date du 24 septembre 2020 admis Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Toutefois, et alors même que la date d'envoi par le greffe de ce tribunal est indiquée sur la forme " notifié le 25 septembre 2020 ", aucune preuve de la date réelle de notification de cette décision n'est rapportée, celle-ci ayant été effectuée par lettre simple. Par suite, le délai de recours n'a pas recommencé à courir à compter de la date de notification de la décision d'admission à l'aide juridictionnelle. La requête de Mme A, enregistrée au greffe du tribunal le 21 janvier 2021 n'est donc pas tardive. La fin de non-recevoir opposée par le préfet du Finistère ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, par un arrêté du 27 août 2019, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Finistère n°30 du 30 août 2019, le préfet du Finistère a donné délégation de signature à M. D C, en sa qualité de chef du Centre d'expertise et de Ressources Titres " cartes nationales d'identité -passeport ", pour signer tout document relevant de la compétence de ce service, à l'exception de certains actes dont ne relève pas la décision en litige. Par conséquent, le moyen tiré de l'incompétence de M. C pour signer la décision de refus du 6 juillet 2020 doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 18 du code civil : " est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 316 du même code : " () la filiation () peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. ". Aux termes de l'article 316-1 du même code : " Lorsqu'il existe des indices sérieux laissant présumer, le cas échéant au vu de l'audition par l'officier de l'état civil de l'auteur de la reconnaissance de l'enfant, que celle-ci est frauduleuse, l'officier de l'état civil saisit sans délai le procureur de la République et en informe l'auteur de la reconnaissance. (). ". Aux termes de l'article 2 du décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 : " la carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande ". Aux termes de l'article 4 du même décret : " I.-En cas de première demande, la carte nationale d'identité est délivrée sur production par le demandeur : / () c) Ou, à défaut de produire l'un des passeports mentionnés aux deux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage ; / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II.-La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au c du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / Lorsque l'extrait d'acte de naissance mentionné à l'alinéa précédent ne suffit pas à établir la nationalité française du demandeur, la carte nationale d'identité est délivrée sur production de l'une des pièces justificatives mentionnées aux articles 34 ou 52 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 modifié relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française. () / Lorsque le demandeur ne peut produire aucune des pièces prévues aux alinéas précédents afin d'établir sa qualité de Français, celle-ci peut être établie par la production d'un certificat de nationalité française. ".

7. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

8. Pour refuser la délivrance d'une carte nationale d'identité au profit de l'enfant B, le préfet du Finistère s'est fondé sur les faits que Mme A indique à plusieurs reprises des dates incohérentes sur sa présence en France et sa rencontre avec M E qui apparait être postérieure à la date de conception de l'enfant, que M E n'a pas assisté à l'accouchement de ce dernier, que la reconnaissance de paternité anticipée de trois mois et demi n'est pas expliquée, que Mme A est en situation de précarité sur le territoire français, qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, qu'elle n'a jamais eu de communauté de vie avec M. E, qu'elle n'a en outre plus aucune nouvelle de ce dernier. Toutefois, aucun de ces éléments, même combinés, ne suffisent à établir que M. E ne serait pas le père biologique de l'enfant B E et que la reconnaissance de paternité à laquelle il a procédé 3 mois et demi avant la naissance de l'enfant serait frauduleuse dès lors que le préfet du Finistère n'établit pas, ni même n'allègue, que la relation ayant donné naissance à l'enfant serait matériellement impossible et ne démontre pas davantage que des poursuites pénales auraient été diligentées par le procureur de la République, ou qu'une action aurait été engagée pour obtenir du tribunal d'instance l'annulation judiciaire de cette reconnaissance de paternité.

9. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête,

Mme A est fondée à soutenir que le préfet du Finistère ne rapporte pas la preuve que la reconnaissance de paternité souscrite par M. E serait entachée de fraude, et, partant, qu'il existerait un doute suffisant sur la nationalité de l'enfant B de nature à justifier le refus de délivrance de la carte nationale d'identité française. Il s'ensuit que la décision du

6 juillet 2020 doit être annulée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs et sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait de la mère de l'intéressé et de lui-même, que le préfet du Finistère procède à la délivrance d'une carte nationale d'identité française à l'enfant B E dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Finistère du 6 juillet 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de fait ou de droit de la mère de l'intéressé et de lui-même, de délivrer une carte nationale d'identité française à l'enfant B dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'Etat versera à Me Le Bihan la somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F A, au préfet du Finistère et à Me Le Bihan.

Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Moulinier, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.

Le président-rapporteur,

Signé

G. Descombes Le rapporteur le plus ancien

Signé

Y. Moulinier

Le greffier,

Signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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