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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2105701

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2105701

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2105701
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS NOTHUMB-PEMPTROIT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête, enregistrée sous le n° 2105701, et des mémoires enregistrés les

9 novembre 2021 et 9 mai 2022, le département des Côtes-d'Armor, représenté par Me Mouriesse (société d'avocats BRG), demande, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement la société à responsabilité limitée (SARL) Saga Cité, la société par actions simplifiées (SAS) IRH Ingénieur Conseil, la SAS Colas France, la société anonyme (SA) SEEG et le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA) ou, à défaut l'Etat, à lui verser une provision d'un montant de 148 667,47 euros toutes taxes comprises (TTC) au titre des travaux propres à remédier aux désordres affectant les voiries de la route départementale n° 6 au niveau des rues du Mené et François Lemercier situées dans la commune de Merdrignac, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;

2°) de condamner solidairement la SARL Saga Cité, la SAS IRH Ingénieur Conseil, la SAS Colas France, la SA SEEG et le CEREMA ou, à défaut l'Etat, à lui verser une provision d'un montant de 7 181,41 euros TTC au titre des frais de conseil et d'assistance juridique ;

3°) de mettre à la charge solidaire de la SARL Saga Cité, de la SAS IRH Ingénieur Conseil, de la SAS Colas France, de la SA SEEG et du CEREMA ou à défaut de l'Etat, le versement d'une provision de 32 349,91 euros TTC au titre des dépens ;

4°) de mettre à la charge solidaire de la SARL Saga Cité, de la SAS IRH Ingénieur Conseil, de la SAS Colas France, de la SA SEEG et du CEREMA ou, à défaut de l'Etat, le versement de la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable en ce qu'elle n'a pas été introduite par son organe délibérant mais par le département ;

- le versement d'une provision n'est pas subordonné à une situation d'urgence ;

- les conditions d'engagement de la garantie décennale des constructeurs sont remplies ;

- il lui est loisible, en tant que propriétaire de l'ouvrage, de rechercher la responsabilité des constructeurs ;

- les désordres constatés trouvent leur origine dans des manquements commis par les sociétés et l'établissement public mis en cause ;

- les constructeurs sont présumés responsables des désordres constatés sur l'ouvrage durant le délai décennal ;

- il est fondé à mettre en cause le CEREMA qui a commis un manquement après sa création le 1er janvier 2014 ;

- le montant de ses préjudices au titre des travaux réalisés afin de remédier aux désordres s'élève à la somme totale de 202 427,47 euros, à savoir 192 000 euros TTC concernant la réfection de la chaussée et 10 427,47 euros TTC correspondant au préfinancement qu'il a effectué pour la suppression de cavités sous la voirie ;

- en prenant en compte la part de 28 % de ce préjudice qui lui est imputée par l'expert, sa créance sur ce point n'est pas sérieusement contestable jusqu'à la somme de 148 667,47 euros ;

- il a exposé une somme de 7 181,41 euros au titre des frais de conseil et d'assistance juridique afin de faire valoir ses intérêts, créance non sérieusement contestable ;

- les dépens ont été laissés à sa charge à hauteur de 32 349,91 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 février et 4 novembre 2022, la SAS IRH Ingénieur Conseil, représentée par Me El Fadl (Selarl Moureu associés), conclut au rejet des conclusions présentées à son encontre et à ce que soit mise à la charge de toute partie perdante une somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'absence d'urgence, le montant de la somme demandée et le nombre de responsables potentiels font obstacle à ce qu'il soit fait droit à la demande de provision ;

- le département n'a pas présenté de conclusions à l'encontre du syndicat départemental d'électricité (SDE) des Côtes-d'Armor et de la société Bouygues énergies et service dont la responsabilité a été retenue par l'expert judiciaire ;

- l'obligation dont se prévaut le département est sérieusement contestable en l'état de l'instruction au regard de la complexité de l'affaire ;

- le montant des préjudices est approximatif et ne prend pas en compte la part imputable au département lui-même ;

- les frais de conseil et d'assistance juridique relèvent des frais exposés et non compris dans les dépens au sens des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- elle était uniquement liée par contrat à la commune de Merdrignac et n'a donc commis aucune faute contractuelle à l'égard du département.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2022, la SAS Colas France, représentée par la société civile professionnelle (SCP) Nothumb-Pemptroit, conclut au rejet de la requête et à ce que les dépens et une somme de 3 000 euros soit mise à la charge du département des Côtes-d'Armor et du conseil départemental des Côtes-d'Armor sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle a été introduite par le conseil départemental des Côtes-d'Armor et non par le département lui-même ;

- le conseil départemental n'apporte pas la preuve que les conditions d'engagement de la garantie décennale des constructeurs sont remplies ;

- il n'est pas responsable des dommages constatés sur la voirie litigieuse ;

- en tout état de cause, le calcul de l'expert retenant à son encontre une part de responsabilité à hauteur de 33,87 % du dommage est erroné ;

- le conseil départemental ne définit pas le périmètre des travaux de réparation qu'il entend réaliser de sorte que le versement d'une provision à ce titre risque d'entraîner un enrichissement sans cause ;

- les frais de conseil et d'assistance juridique relèvent des frais exposés et non compris dans les dépens au sens des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- il n'appartient pas au juge des référés de se prononcer sur les conclusions présentées au titre des dépens.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mars 2022, le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA) conclut à sa mise hors de cause dans la présente instance.

Il fait valoir que le marché public objet du litige a été conclu avant sa création de sorte qu'il ne saurait être substitué à l'Etat dans le cadre du présent litige.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2022, la SARL Saga Cité, représentée par Me Lahalle (Selarl Lexcap), conclut au rejet des conclusions présentées à son encontre et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge du département des Côtes-d'Armor sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- il n'est pas démontré que les conditions d'engagement de la garantie décennale des constructeurs sont remplies ;

- l'expert ne retient aucune responsabilité à son encontre et elle n'était pas engagée solidairement envers les autres sociétés en charge de la maîtrise d'œuvre du projet ;

- le conseil départemental ne définit pas le périmètre des travaux de réparation qu'il entend réaliser de sorte que le versement d'une provision à ce titre risque d'entraîner un enrichissement sans cause ;

- les frais de conseil et d'assistance juridique relèvent des frais exposés et non compris dans les dépens au sens des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires conclut à sa mise hors de cause.

Il fait valoir que :

- les services de l'Etat n'ont pas participé aux travaux ;

- l'Etat doit être mis hors de cause.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le préfet des Côtes-d'Armor conclut à être mis hors de cause.

Il fait valoir que :

- les services de l'Etat n'ont pas participé aux travaux ;

- l'expert ne lui impute pas les désordres ;

- l'Etat doit être mis hors de cause.

La procédure a été communiquée à la SA SEEG et à la société David Goïc, mandataire liquidateur de la société Saga Cité et au préfet de la Loire-Atlantique qui n'ont pas produit de mémoire.

Des pièces, enregistrées pour le département des Côtes-d'Armor le 21 juin 2024, ont été communiquées le même jour.

II - Par une requête, enregistrée sous le n° 2105721, et des mémoires enregistrés les

9 novembre 2021 et 15 mai 2024, le département des Côtes-d'Armor, représenté par Me Mouriesse (société BRG avocats), demande, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement la société à responsabilité limitée (SARL) Saga Cité, la société par actions simplifiées (SAS) IRH Ingénieur Conseil, la SAS Colas France, la société anonyme (SA) SEEG et le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA) ou, à défaut l'Etat, à lui verser la somme de

202 427,47 euros toutes taxes comprises (TTC) au titre des travaux propres à remédier aux désordres affectant les voiries de la route départementale n° 6 au niveau de la rue de Mené et de la rue François Lemercier situées dans la commune de Merdrignac, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;

2°) de condamner solidairement les sociétés Saga Cité, IRH Ingénieur Conseil, Colas France et SEEG et le CEREMA ou, à défaut, l'Etat à lui verser la somme de 7 181,41 euros TTC au titre des frais de conseil et d'assistance juridique ;

3°) de mettre à la charge solidaire des sociétés Saga Cité, IRH Ingénieur Conseil, Colas France et SEEG et du CEREMA ou, à défaut, de l'Etat les dépens à hauteur de 32 349,91 euros TTC ;

4°) de mettre à la charge solidaire des sociétés Saga Cité, IRH Ingénieur Conseil, Colas France et SEEG et du CEREMA ou, à défaut, de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête, formée au nom du département des Côtes-d'Armor, est recevable ;

- il est recevable à engager la responsabilité des constructeurs sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale, dès lors que le délai de dix ans a été interrompu par les expertises judiciaires ;

- les vices affectant la chaussée, qui n'étaient pas apparents à la réception des travaux et sont évolutifs, rendent la chaussée, en état de bonne qualité avant les travaux, impropre à sa destination en raison de sa dangerosité pour les usagers ;

- l'aggravation des désordres n'a pas nécessairement à se produire dans le délai décennal ;

- les désordres sont imputables au maître d'oeuvre, au CEREMA, à la société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient la société Colas et à la société SEEG ;

- le CEREMA ne saurait être mis hors de cause, dès lors qu'un diagnostic lui a été demandé en 2014 et que ses obligations envers l'Etat sont nées de l'apparition des désordres et non de la signature du contrat ;

- les travaux de réfection de la chaussée s'élèvent, selon l'expert, à 160 000 euros hors taxes, soit 192 000 euros toutes taxes comprises ;

- il a préfinancé les travaux de suppression de la cavité à hauteur de 10 427,47 euros TTC ;

- il a exposé des frais de conseil et d'assistance juridique à hauteur de 7 181,41 euros TTC. ;

- les dépens, qui se sont élevés à 32 349,91 euros TTC, doivent être mis à la charge des participants à l'opération de construction.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 novembre 2022, 5 janvier 2023 et

4 juin 2024, la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur de la société Saga Cité, représentée par Me Lahalle (Selarl Lexcap), conclut, à titre principal, au rejet des conclusions présentées à son encontre et à ce qu'une part de responsabilité de 28 % soit laissée à la charge du département des Côtes-d'Armor, à titre subsidiaire, à ce que les sociétés IRH Ingénieur Conseil, Colas France, SEEG et le CEREMA soient appelés in solidum à la garantir des condamnations qui pourraient être mises à sa charge et enfin, à ce qu'une somme de 2 000 euros à verser à la Selarl David Goïc et associés soit mise à la charge du département des Côtes-d'Armor ou, à défaut, des sociétés IRH Ingénieur Conseil, Colas France, SEEG et du CEREMA sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les désordres ne présentent pas un caractère décennal, dès lors que la chaussée est toujours utilisée de manière intensive, 400 poids-lourds y circulant quotidiennement ;

- il n'est pas établi que les désordres ont évolué et se sont aggravés depuis le dépôt du rapport d'expertise ;

- le groupement de maîtrise d'œuvre est un groupement conjoint et non solidaire ;

- les désordres ne sont pas imputables à la société Saga Cité ;

- les autres constructeurs devront la garantir des condamnations qui pourraient éventuellement être mises à sa charge ;

- les appels en garantie dirigés contre elle doivent être rejetés, dès lors que les désordres ne lui sont pas imputables ;

- le CEREMA ne saurait être mis hors de cause ;

- une part de 28 % du montant des réparations doit demeurer à la charge du département des Côtes-d'Armor ;

- les travaux de reprise de la structure de la chaussée doivent rester à la charge du maître de l'ouvrage, qui n'avait pas demandé de tels travaux, sans quoi ils constitueraient une plus-value pour le département.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet des Côtes-d'Armor demande à être mis hors de cause.

Il fait valoir que le département des Côtes-d'Armor ne le met pas en cause.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 avril et 14 juin 2024, la SAS Colas France, représentée par Me Nothumb (SCP Nothumb-Pemptroit), conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que les sociétés Saga Cité, IRH Ingénieur Conseil et SEEG et le CEREMA soient appelés in solidum à la garantir des condamnations qui pourraient être mises à sa charge, à ce que les dépens soit mis à la charge du département des Côtes-d'Armor et du conseil départemental des Côtes-d'Armor et enfin, à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge du département des Côtes-d'Armor et du conseil départemental des Côtes-d'Armor sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle a été introduite par le conseil départemental des Côtes-d'Armor et non par le département lui-même ;

- les désordres ne présentent pas un caractère décennal, la voie étant toujours utilisée avec un passage de 400 poids-lourds quotidiennement et l'état de ruine relevé par l'expert n'est pas avéré, trois ans après le dépôt du rapport d'expertise ;

- aucun défaut ne lui est imputable dans l'exécution des purges ;

- la couche de roulement a fait l'objet d'une réception tacite sans réserve et le département lui a payé les travaux réalisés ;

- en tout état de cause, le calcul de l'expert retenant à son encontre une part de responsabilité à hauteur de 33,87 % du dommage est erroné, dès lors que les prétendus défauts de purge auraient dû être calculés sur une superficie de 4 500 m² et non de 1 500 m² ;

- les travaux de reprise de la structure de la chaussée apporteraient une plus-value à l'ouvrage au regard des travaux prévus à l'origine et doivent rester à la charge du département ;

- les frais de conseil et d'assistance juridique relèvent des frais exposés et non compris dans les dépens au sens des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- elle est fondée à demander que les participants à l'opération de construction la garantissent des condamnations qui pourraient être mises à sa charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mai 2024, le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA) conclut à sa mise hors de cause dans la présente instance.

Il fait valoir que le marché public objet du litige a été conclu en 2012 avant sa création à compter du 1er janvier 2014, sans qu'il ne soit substitué à l'Etat dans ses obligations nées de contentieux liés à des activités antérieures à sa création, de sorte qu'il ne saurait être substitué à l'Etat dans le cadre du présent litige.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires conclut à être mis hors de cause.

Il fait valoir que :

- les services de l'Etat n'ont pas participé aux travaux ;

- l'Etat doit être mis hors de cause.

La procédure a été communiquée au préfet de la Loire-Atlantique et aux sociétés IRH Ingénieur Conseil et SEEG qui n'ont pas produit de mémoire en défense.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur les moyens relevés d'office, tirés d'une part, de ce que les sociétés qui ne sont pas liées par un contrat avec le département des Côtes-d'Armor, n'ont pas la qualité de constructeur au sens des principes qui régissent la garantie décennale et d'autre part, de l'absence de remise des ouvrages au département à l'issue des travaux que la commune de Merdrignac a été autorisée à entreprendre.

Par un mémoire, enregistré le 21 juin 2024 et communiqué le même jour, le département des Côtes-d'Armor a produit des observations en réponse aux moyens d'ordre public.

Il fait valoir que :

- il est le propriétaire de l'ouvrage réalisé par la commune et peut, en cette qualité, actionner la garantie décennale ;

- aucun acte de remise des ouvrages n'est requis pour actionner la garantie décennale.

Des pièces, enregistrées pour le département des Côtes-d'Armor les 17 et 21 juin 2024, ont été communiquées le même jour.

Vu :

- l'ordonnance n° 1702448 du 30 mai 2017 du président du tribunal administratif de Rennes désignant M. A en qualité d'expert ;

- l'ordonnance n° 1803103 du 11 septembre 2018 du président du tribunal administratif de Rennes désignant M. C en qualité d'expert ;

- l'ordonnance n° 1803103-1806122 du 6 mai 2021 du président du tribunal administratif de Rennes taxant et liquidant les frais de l'expertise à la somme de 32 349,91 euros toutes taxes comprises ;

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code civil ;

- le code des marchés publics ;

- la loi n° 2013-431 du 28 mai 2013 ;

- le décret n° 2013-1273 du 27 décembre 2013 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier,

- les conclusions de Mme Thalabard, rapporteure publique,

- et les observations de Me Chaigneau pour le département des Côtes-d'Armor,

Me Huiban pour la société Colas France, Me Garderes pour la société IRH Ingénieur Conseil et Me Barrault pour la société David Goïc et associés, liquidateur de la société Saga Cité.

Une note en délibéré, présentée par la société IRH Ingénieur Conseil sous le n° 2105721, a été enregistrée le 28 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de Merdrignac a souhaité réaliser des aménagements afin de renforcer la sécurité des usagers de la route et des piétons sur la route départementale n° 6 dans sa portion traversant l'agglomération, laquelle est très fréquentée avec, notamment, plus de 400 poids-lourds par jour. Le 30 octobre 2012, le département des Côtes-d'Armor et la commune de Merdrignac ont signé une convention d'une durée de dix ans, reconductible tacitement, relative à l'entretien et à l'aménagement d'équipements de voirie sur le domaine public départemental et notamment certains équipements situés rues du Mené et François Lemercier. La commune de Merdrignac a été autorisée, dans ce cadre, à réaliser divers aménagements dans ces rues, soit des plateaux surélevés, un tourne à gauche, un dévoiement de chaussée, un cheminement piétons, le calibrage de la chaussée à 6 mètres et des places de stationnement. Le département des Côtes-d'Armor a, pour sa part, assuré la maîtrise d'ouvrage de la réalisation de la couche de roulement de la chaussée à hauteur de 40 000 euros toutes taxes comprises (TTC).

2. La commune de Merdrignac a confié la maîtrise d'oeuvre de l'opération d'aménagement dont elle assurait la maîtrise d'ouvrage à un groupement conjoint composé des sociétés Saga Cité, mandataire commun, et de la société IRH Ingénieur Conseil par un acte d'engagement du 16 juillet 2009. La société Saga Cité, placée en liquidation judiciaire le

23 novembre 2022, est désormais représentée par la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur. Les travaux de terrassement et de voirie et réseaux divers ont été attribués à la société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient, en dernier lieu, la société Colas France, par un acte d'engagement du 7 juillet 2011. Cette société a notamment réalisé les travaux sur les réseaux d'eaux pluviales de voirie. Les travaux de réhabilitation et de renouvellement des réseaux d'assainissement ont été attribués à la société SEEG par un acte d'engagement du 6 janvier 2011. Les travaux réalisés par la société SCREG Ouest, sous maîtrise d'ouvrage de la commune de Merdrignac, ont été réceptionnés avec réserves le 30 juillet 2012 avec effet au 24 juillet 2012. Ces réserves ont été levées le 8 octobre 2012.

3. Le département des Côtes-d'Armor a, pour sa part, assuré la maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'oeuvre de la réfection de la couche de roulement. La société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient, en dernier lieu, la société Colas France, a réalisé les travaux d'enrobés dans le cadre d'un marché public de travaux conclu avec le département des Côtes-d'Armor. Par un acte d'engagement du 7 mai 2009, le centre d'études techniques de l'équipement (CETE) Ouest, devenu le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA), a été chargé d'une mission d'assistance à maîtrise d'ouvrage (AMO), dans le cadre d'un marché de mesures et études préalables aux travaux.

4. Des affaissements de chaussée ont été constatés en 2014. A la demande du département des Côtes-d'Armor, le CEREMA a réalisé un diagnostic de chaussées de la rue du Mené à Merdrignac en octobre 2015. Des inspections télévisées des réseaux d'assainissement réalisées le 10 mai 2016 dans les rues du Mené et Lemercier ont confirmé les désordres. Par une ordonnance du 30 mai 2017, le président du tribunal administratif de Rennes a désigné, à la demande de la commune de Merdrignac, un expert à fin de constater l'état de la voirie et des réseaux des rues du Mené et Lemercier. M. A a déposé son rapport le 19 février 2018. Par une ordonnance du 11 septembre 2018, le président du tribunal administratif de Rennes, saisi par le département des Côtes-d'Armor, a désigné M. C en qualité d'expert judiciaire. L'expert a déposé son rapport le 21 avril 2021.

5. Par une requête, enregistrée sous le n° 2105721, le département des Côtes-d'Armor demande, sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs, la condamnation du groupement conjoint de maîtrise d'œuvre composé des sociétés IRH Ingénieur Conseil et Saga Cité, aux droit de laquelle vient la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur, de la société SEEG et de la société Colas France, venant aux droits de la société SCREG Ouest ainsi que du CEREMA, ou, à défaut, de l'Etat, à l'indemniser du coût des travaux propres à remédier aux désordres affectant les voiries de la route départementale n° 6 au niveau des rues du Mené et François Lemercier situées dans la commune de Merdrignac et des préjudices connexes. Par une requête, enregistrée sous le n° 2105701, le département des Côtes-d'Armor demande que ces mêmes participants aux travaux soient condamnés à lui verser une provision au titre de ces mêmes chefs de préjudice. Les requêtes enregistrées sous les n°s 2105701 et 2105721 présentent des questions similaires à juger. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la recevabilité des requêtes :

6. La requête a été introduite par le département des Côtes-d'Armor, alors même qu'elle mentionnait, initialement, le conseil départemental des Côtes-d'Armor. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la société Colas France doit être écartée.

Sur les principes régissant la garantie décennale des constructeurs :

7. Il résulte des principes qui régissent la responsabilité décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans. Le constructeur dont la responsabilité est recherchée sur ce fondement ne peut en être exonéré, outre les cas de force majeure et de faute du maître d'ouvrage, que lorsque, eu égard aux missions qui lui étaient confiées, il n'apparaît pas que les désordres lui soient en quelque manière imputables.

En ce qui concerne le caractère décennal des désordres :

8. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que la couche de surface de la route départementale n° 6 est dégradée sur tout le linéaire ayant fait l'objet de travaux et présente, sur une surface totale de 1 500 m² environ, des fissurations, affaissements significatifs, faïençages et une cavité sous chaussée, en particulier à des points singuliers présents sur tout le linéaire, soit au droit des tranchées de réseaux et émergences, le long des bordures, au droit des raccordements de surlargeurs au niveau de la chicane et de l'entrée du Centrakor. L'expert relève également que la structure de la chaussée est hétérogène. Ainsi, les couches d'assise en matériaux bitumineux, d'épaisseur variable, sont dégradées, ce qui provoque une résistance mécanique hétérogène de la chaussée. L'expert estime, au vu de ces désordres, qu'un renforcement structurel de la chaussée est nécessaire.

9. D'autre part, il résulte des constats de l'expert judiciaire que ces désordres, alors même qu'ils sont observés en des points particuliers, sont situés sur l'ensemble du linéaire de la chaussée.

10. Enfin, l'expert judiciaire estime que la chaussée évoluera " à court terme vers un stade de ruine " si elle est laissée en l'état. La vitesse et l'ampleur des dégradations dépendront, selon lui, des conditions météorologiques. Il relève également que plusieurs tronçons de bordure de rive sont déstabilisés et sont dangereux pour les usagers lorsque la bordure bascule. Enfin, la cavité sous chaussée, qui résulte de la vétusté du réseau d'assainissement, présente également un caractère de dangerosité et a d'ailleurs fait l'objet de travaux réparatoires préfinancés par le département des Côtes-d'Armor.

11. Il résulte de ce qui précède, qu'alors même que la chaussée est encore utilisée, les désordres observés présentent un caractère évolutif et sont inéluctablement de nature à la rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible. Par suite, les désordres affectant les travaux d'aménagement litigieux sont de nature à engager la responsabilité des constructeurs sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale.

En ce qui concerne la qualité de constructeur :

12. En application des principes dont s'inspirent les articles 1792 à 1792-5 du code civil, est susceptible de voir sa responsabilité engagée de plein droit, avant l'expiration d'un délai de dix ans à compter de la réception des travaux, à raison des dommages qui compromettent la solidité d'un ouvrage ou le rendent impropre à sa destination, toute personne appelée à participer à la construction de l'ouvrage, liée au maître de l'ouvrage par un contrat de louage d'ouvrage ou qui, bien qu'agissant en qualité de mandataire du propriétaire de l'ouvrage, accomplit une mission assimilable à celle d'un locateur d'ouvrage, ainsi que toute personne qui vend, après achèvement, un ouvrage qu'elle a construit ou fait construire. L'action en garantie décennale est également ouverte à l'acquéreur de l'ouvrage, alors même qu'il n'a pas lui-même été lié aux constructeurs par un tel contrat.

13. D'une part, il résulte de l'instruction qu'aux termes de l'article 2 de la convention du 30 octobre 2012, le département des Côtes-d'Armor autorise la commune de Merdrignac à procéder à des aménagements d'équipements de voirie sur le domaine public départemental, notamment la réalisation de deux plateaux surélevés, respectivement au carrefour avec la rue Chanoine B et au carrefour rue du 19 mars 1962 / RD 793 / rue Nationale / rue du Mené, ce dernier comportant également un dévoiement de chaussée, un tourne à gauche, un dévoiement de chaussée au carrefour de la rue du Mené avec les rues Joseph Stuart et Grands Arcieux ainsi qu'un calibrage de la chaussée à 6 mètres. Cette convention, d'une durée de dix ans, reconductible tacitement, prévoit, par son article 4, que la commune de Merdrignac assure l'exploitation et l'entretien de ces équipements de voirie. Son article 5 stipule, qu'à l'exception de la couche de roulement dont le département des Côtes-d'Armor assure le financement, la commune de Merdrignac finance les équipements mentionnés par l'article 2 de la convention ainsi que les dépenses d'entretien et de maintenance. Enfin, aucune remise des ouvrages ainsi réalisés au département n'est prévue.

14. D'une part, il résulte de l'instruction que les sociétés IRH Ingénieur Conseil, Saga Cité, SCREG Ouest et SEEG, qui ont participé aux travaux réalisés sous la maîtrise d'ouvrage de la commune de Merdrignac, ne sont liées par aucun contrat au département des Côtes-d'Armor pour la réalisation de ces travaux que le département requérant n'a pas davantage financés. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que la convention du 30 octobre 2012, laquelle prévoit que la commune de Merdrignac est responsable de l'entretien, de l'exploitation et de la maintenance des aménagements et équipements dont elle a assuré la maîtrise d'ouvrage pendant toute la durée de la convention, ne serait plus en vigueur. La commune de Merdrignac ne peut, en conséquence, être regardée, ni comme ayant agi en qualité de mandataire du département des Côtes-d'Armor, ni comme ayant accompli une mission assimilable à celle d'un locateur d'ouvrage. Par suite, les sociétés IRH Ingénieur Conseil, Saga Cité, SEEG et SCREG Ouest, n'ont pas la qualité de constructeur à l'égard du département des Côtes-d'Armor, au sens des principes rappelés au point 12 pour les travaux dont la commune de Merdrignac était le maître d'ouvrage.

15. D'autre part, il résulte de l'instruction que le département des Côtes-d'Armor a assuré la maîtrise d'ouvrage des seuls travaux de réfection de la couche de roulement de la route départementale n° 6 dans la section correspondant aux aménagements réalisés par la commune de Merdrignac mentionnés au point 13, ainsi que la maîtrise d'oeuvre de ces travaux. Les travaux de réfection de la couche de roulement ont été réalisés par la société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient la société Colas France. Le département des Côtes-d'Armor a également conclu un contrat avec le CETE de l'Ouest, le 7 mai 2009, en vue de la réalisation d'un certain nombre de mesures et études préalables à la réalisation des travaux. La société SCREG Ouest, pour les travaux relatifs à l'exécution de la couche de roulement sous maîtrise d'ouvrage du département des Côtes-d'Armor et le CETE Ouest, liés par contrat au département des Côtes-d'Armor, ont ainsi la qualité de constructeur au sens des principes rappelés au point 12.

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par le département des Côtes-d'Armor, lequel n'invoque aucun autre fondement de responsabilité, tendant à ce que la responsabilité des sociétés IRH Ingénieur Conseil, Saga Cité, et SEEG soit engagée sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs, ne peuvent qu'être rejetées. Il en va de même des conclusions dirigées contre la société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient la société Colas France, en ce qui concerne les travaux de terrassement voirie et assainissement pluvial réalisés par cette dernière sous maîtrise d'ouvrage de la commune de Merdrignac.

En ce qui concerne l'imputabilité des désordres relatifs à la couche de roulement réalisée sous maîtrise d'ouvrage et maitrise d'œuvre du département des Côtes-d'Armor :

17. L'expert estime que les désordres relatifs aux aménagements réalisés par la commune de Merdrignac et le département des Côtes-d'Armor sont liés d'une part, à l'absence de diagnostic préalable de l'état initial de la chaussée et notamment à l'absence d'examen préalable de la nécessité de renforcer ou non sa structure, d'autre part, au choix de la couche de roulement consistant à remplacer du béton bitumineux semi-grenu (BBSG) sur 6 centimètres par un béton bitumineux mince (BBM) de 4 centimètres et, enfin, à des défauts d'exécution portant sur les tranchées d'assainissement réalisées par la société SEEG, les tranchées d'eaux pluviales réalisées par la société SCREG Ouest, les tranchées d'éclairage et enfin, les fouilles pour la pose des bordures réalisées par la société SCREG Ouest.

18. S'agissant des désordres relatifs à la couche de roulement, seuls de nature à engager la responsabilité des constructeurs à l'égard du département requérant comme il est dit aux points 15 et 16, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que le choix de la couche de roulement et en particulier le remplacement du BBSG sur 6 centimètres, prévu par la convention conclue entre la commune de Merdrignac et le département des Côtes-d'Armor, par un BBM de 4 centimètres, a été effectué afin de pallier les défauts d'exécution des travaux réalisés sous maîtrise d'ouvrage de la commune de Merdrignac dans la réalisation des bordures et notamment leur altimétrie, certaines parties étant trop basses. Le choix d'une couche de surface plus mince a ainsi permis d'éviter la réalisation de décaissements dans les parties trop basses, sans cependant, ainsi que le relève l'expert, que le support n'ait été examiné préalablement afin de valider une telle solution qui n'est pas adaptée à un support hétérogène, un tel enrobé étant moins résistant au cisaillement, à l'orniérage et à la remontée de fissures. Il résulte de l'instruction que cette solution a été validée au cours d'une visite de chantier du 3 avril 2012 par le département des Côtes-d'Armor, la société SCREG Ouest et le laboratoire chargé des études préalables pour le compte du CETE Ouest. Ce désordre est, en conséquence, imputable au département des Côtes-d'Armor, à la société SCREG Ouest, aux droits de laquelle vient la société Colas France et au CETE Ouest.

En ce qui concerne l'imputabilité des désordres au CEREMA :

19. Le centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA), établissement public de l'Etat à caractère administratif qui regroupe onze services déconcentrés de l'Etat, dont le centre d'études techniques de l'équipement (CETE) de l'Ouest, a été créé à compter du 1er janvier 2014 par l'article 44 de la loi du 28 mai 2013 portant diverses dispositions en matière d'infrastructures et de services de transports. Cet établissement public a vocation à apporter son concours à l'élaboration, la mise en œuvre et l'évaluation des politiques publiques en matière d'aménagement, d'égalité des territoires et de développement durable, notamment dans les domaines des transports et de leurs infrastructures et de la sécurité routière. Il peut ainsi apporter un appui, en termes d'ingénierie et d'expertise technique aux collectivités territoriales. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 du décret du

27 décembre 2013 relatif au Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement : " L'établissement est substitué à l'Etat dans l'ensemble des droits et obligations de celui-ci liés aux activités exercées par les services à partir desquels est constitué l'établissement, y compris ceux résultant des contrats de travail, à l'exception () et des obligations nées au titre des contentieux liés aux activités précédant la création de

l'établissement (). ".

20. Il résulte de l'instruction que les travaux litigieux ont été réalisés antérieurement à la création du CEREMA, à compter du 1er janvier 2014. Le choix de la couche de roulement résulte ainsi d'une fiche de visite sur le chantier du 3 avril 2012, comme il est dit au point 18. Si le département requérant fait valoir que les désordres ont été constatés durant l'année 2014 et ont fait l'objet d'un diagnostic du CEREMA en octobre 2015 et qu'ainsi, il est fondé à engager la responsabilité du CEREMA sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs, il est constant que la responsabilité des participants à une opération de construction sur ce fondement est engagée pour les participants à l'opération de construction qui sont liés au maître de l'ouvrage par un contrat de louage d'ouvrage. Ainsi qu'il a été dit, il résulte de l'instruction que le contrat liant le département des Côtes-d'Armor et le CETE Ouest a été conclu le 7 mai 2009, antérieurement à la création du CEREMA, lequel, en vertu du premier alinéa de l'article 20 du décret du 27 décembre 2013 n'est pas substitué au CETE Ouest pour les obligations nées au titre des contentieux liés aux activités précédant sa création.

21. Le département des Côtes-d'Armor n'est, par suite, pas fondé à rechercher la responsabilité du CEREMA sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs. Cependant, il est fondé, ainsi qu'il le demande dans ses conclusions présentées à titre subsidiaire, à engager la responsabilité de l'Etat pour les désordres imputables au CETE Ouest, service déconcentré de l'Etat avant la création, à compter du 1er janvier 2014, du CEREMA.

En ce qui concerne la faute du département des Côtes-d'Armor :

22. D'une part, il résulte de l'instruction que le département des Côtes-d'Armor, propriétaire de la route départementale n° 6, en connaissait parfaitement la structure et l'état.

23. D'autre part, ainsi qu'il a été dit, alors qu'il résulte des stipulations du cahier des clauses techniques particulières (CCTP) du marché de la société SCREG Ouest que le tapis d'enrobés devait être constitué de 6 centimètres de 150 kg/m3, il résulte de l'instruction que le département requérant, en sa double qualité de maître d'ouvrage et de maître d'œuvre de ces travaux, a accepté la réalisation d'une couche de surface de 4 centimètres en BBM, alors même que l'hétérogénéité du support, que le département ne pouvait ignorer, ne s'y prêtait pas. Il résulte également de l'instruction que le département des Côtes-d'Armor n'a pas veillé à l'état du support sur lequel la couche de roulement a été apposée et notamment, selon l'expert judiciaire, le niveau de remplissage des purges.

24. Il résulte de ce qui précède que le département des Côtes-d'Armor a contribué aux désordres. Il sera fait une juste appréciation de sa part de responsabilité en laissant à sa charge

60 % du montant des travaux réparatoires.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant de la reprise de la chaussée :

25. Dans le cas où des travaux sont nécessaires pour rendre un ouvrage conforme à sa destination, il n'y a lieu d'opérer un abattement sur les indemnités mises à la charge des entrepreneurs responsables des désordres auxquels ces travaux doivent mettre fin que si ceux-ci ont apporté à l'ouvrage une plus-value par rapport à la valeur des ouvrages et installations prévues au contrat.

26. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que deux solutions de reprise des désordres affectant la chaussée de la route départementale n° 6 dans sa traversée de la commune de Merdrignac ont été examinées. La première, consistant à reprendre la structure de la chaussée, ce qui n'était pas prévu par les stipulations contractuelles et aurait apporté une plus-value à l'ouvrage, n'a toutefois pas été retenue.

27. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'expert préconise de retenir le devis de reprise des travaux correspondant au diagnostic d'octobre 2015 du CEREMA, qui est le moins-disant. Ces travaux, qui ne comportent aucune reprise de la structure de la chaussée et permettent de rendre l'ouvrage conforme à ce qui était prévu par les stipulations contractuelles n'apportent aucune plus-value à l'ouvrage.

28. En outre, l'expert estime les travaux de reprise des désordres affectant la chaussée à 160 000 euros HT, soit 192 000 euros TTC. Il résulte du devis produit par le département à partir du diagnostic d'octobre 2015 du CEREMA que l'expert propose de retenir, que les travaux relatifs à la reprise de la couche de roulement s'élèvent à 54 400 euros, somme à laquelle il convient d'ajouter la couche d'accrochage pour un montant de 1 860 euros, que le département s'engageait également à prendre en charge selon l'expert judiciaire. Il convient d'y ajouter, selon ce devis, des frais d'installation de chantier à hauteur de 3 000 euros et de marquage au sol de 5 000 euros,

soit 64 260 euros HT. La maîtrise d'œuvre doit être évaluée, ainsi que le précise ce devis, à

22,5 % du coût des travaux, soit 14 458,50 euros HT. Il convient d'y ajouter la somme de

1 000 euros pour le contrôle de l'application des enrobés par le CEREMA ainsi que le prévoit ce devis. Le coût de reprise des désordres réalisés sous maîtrise d'ouvrage du département requérant doit ainsi être évalué à la somme de 79 718,50 euros hors taxe, soit 95 662 euros toutes taxes comprises.

29. Compte-tenu de la part des désordres imputables au département des Côtes-d'Armor mentionnée au point 24, la société Colas France et l'Etat sont condamnés in solidum à lui verser la somme de 38 264,88 euros TTC au titre de ce chef de préjudice. Le surplus est laissé à la charge du département des Côtes-d'Armor.

S'agissant du préfinancement des travaux de suppression de la cavité :

30. Il résulte du rapport d'expertise judiciaire que le département des Côtes-d'Armor a préfinancé les travaux de suppression de la cavité pour un montant de 10 427,47 euros TTC. Ce désordre est toutefois imputable aux travaux réalisés sous maîtrise d'ouvrage de la commune de Merdrignac et ne saurait, par suite, être mis à la charge des participants aux travaux réalisés sous maîtrise d'ouvrage du département. Cette demande doit, en conséquence, être rejetée.

S'agissant des frais de conseil et d'assistance juridique :

31. Il résulte de l'instruction que le département des Côtes-d'Armor a exposé la somme de 7 181,41 euros TTC, correspondant aux frais d'avocat pour la requête en référé expertise devant le tribunal et aux opérations d'expertise.

32. Il est constant que l'expertise judiciaire a été utile pour la détermination du caractère décennal des désordres, de leur imputabilité et du préjudice indemnisable et ainsi pour le règlement du présent litige. Par suite, le département requérant est fondé à demander à être indemnisé au titre des frais de conseil et d'assistance juridique exposés au cours de l'expertise. Il sera fait une juste appréciation de l'utilité de l'expertise sur les désordres relatifs aux travaux réalisés par le département, qui constituent l'un des trois désordres relevés par l'expert, en l'évaluant à

2 394 euros. Compte-tenu de la part des désordres imputables aux travaux réalisés par le département des Côtes-d'Armor mentionnée au point 24, la société Colas France et l'Etat

sont condamnés in solidum à lui verser la somme de 958 euros TTC au titre de ce chef de

préjudice.

33. Il résulte de tout ce qui précède que la société Colas France et l'Etat sont condamnés in solidum à verser au département des Côtes-d'Armor la somme totale de 39 222,88 euros TTC au titre des préjudices subis.

Sur les intérêts et les intérêts des intérêts :

34. En premier lieu, le département des Côtes-d'Armor a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 39 222,88 euros TTC, à compter du 9 novembre 2021, date d'enregistrement de la requête.

35. En second lieu, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. ". Pour l'application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande ne peut toutefois prendre effet que lorsque les intérêts sont dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

36. Le département des Côtes-d'Armor a demandé la capitalisation des intérêts le

9 novembre 2021. Cette demande prend, dès lors, effet à compter du 9 novembre 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

37. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties (). ".

38. Les frais et honoraires de l'expertise de M. C ont été taxés et liquidés à la somme de 32 349,91 euros TTC par une ordonnance du 6 mai 2021 du président du tribunal et mis à la charge du département des Côtes-d'Armor.

39. Il sera fait une juste appréciation de l'utilité de l'expertise sur les désordres relatifs aux travaux réalisés par le département, qui constituent l'un des trois désordres relevés par l'expert, en l'évaluant à 10 783,30 euros. Compte-tenu de la part des désordres imputables au travaux réalisés par le département des Côtes-d'Armor mentionnée au point 24, la somme de 4 313 euros TTC au titre des dépens est mise à la charge définitive in solidum de la société Colas France et l'Etat. Le surplus des dépens est laissé à la charge définitive du département requérant.

Sur les appels en garantie :

40. En premier lieu, il résulte de l'instruction que le CETE Ouest, chargé d'une mission d'assistance à maîtrise d'ouvrage pour les travaux réalisés sous maîtrise d'ouvrage et maîtrise d'œuvre du département des Côtes-d'Armor a validé la solution technique consistant à réaliser une couche de surface de 4 centimètres au lieu de celle de 6 centimètres prévue par les stipulations contractuelles, sans, au surplus, s'assurer dans le cadre du marché de mesures et d'études avant travaux qui lui était attribué de la qualité du support sur lequel la couche de surface devait être construite.

41. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que la société SCREG Ouest a également validé le choix d'une couche de surface plus mince que celle prévue par les stipulations contractuelles, choix lié aux défauts d'exécution des travaux qui lui étaient attribués dans le cadre des travaux sous maîtrise d'ouvrage de la commune. Si la société Colas France soutient que l'expert a surévalué sa part de responsabilité dans les désordres en se fondant sur une superficie erronée, il résulte de ce qui précède que les désordres liés à un choix erroné des matériaux de réalisation de la couche de roulement sont imputables à cette société.

42. En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que les conclusions en appel en garantie que dirige la société Colas France contre la société IRH Ingénieur Conseil, la société SEEG et la société Saga Cité ne peuvent qu'être rejetées en l'absence de toute faute de ces sociétés de nature à engager leur responsabilité quasi-délictuelle s'agissant des travaux réalisés sous maîtrise d'ouvrage du département des Côtes-d'Armor. Il en va de même des conclusions en appel en garantie qu'elle dirige contre le CEREMA pour les motifs exposés aux points 20 et 21.

43. En dernier lieu, les conclusions en appel en garantie présentées par Me Goïc, mandataire-liquidateur de la société Saga Cité, ne peuvent qu'être rejetées en l'absence de condamnation mise à la charge de cette société.

Sur les conclusions à fin de provision :

44. Le présent jugement statue sur les conclusions du département des Côtes-d'Armor présentées sur le fondement des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs. Par suite, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin de provision présentées par le département des Côtes-d'Armor.

Sur les frais liés aux litiges :

45. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du département des Côtes-d'Armor, qui n'est pas la partie principalement perdante, la somme que demande la société Colas France au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

46. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat et de la société Colas France la somme de 1 000 euros chacun à verser au département des Côtes-d'Armor sur le fondement des mêmes dispositions.

47. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge du département des Côtes-d'Armor la somme de 1 000 euros chacun à verser à la société IRH Ingénieur Conseil et à la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur de la société Saga Cité au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

48. Le surplus des conclusions présentées par le département des Côtes-d'Armor au titre des mêmes dispositions est rejeté.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la requête présentée par le département des Côtes-d'Armor sous le n° 2105701.

Article 2 : La société Colas France et l'Etat sont condamnés in solidum à verser au département des Côtes-d'Armor la somme totale de 39 222,88 euros TTC au titre de la reprise des désordres et préjudices annexes avec intérêts au taux légal à compter du 9 novembre 2021. Les intérêts échus à la date du 9 novembre 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : La somme de 4 313 euros TTC au titre des dépens est mise à la charge définitive in solidum de la société Colas France et de l'Etat.

Article 4 : La société Colas France et l'Etat verseront au département des Côtes-d'Armor la somme de 1 000 euros chacun au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le département des Côtes-d'Armor versera à la société IRH Conseil et à la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur de la société Saga Cité, la somme de 1 000 euros chacun au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié au département des Côtes-d'Armor, à la société IRH Ingénieur Conseil, à la société Colas France, à la société SEEG, au Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement, au préfet des Côtes-d'Armor, au préfet de la Loire-Atlantique, au ministre de la transition écologique et des territoires et à la société David Goïc et associés, mandataire liquidateur de la société Saga Cité.

Copie en sera adressée pour information à la commune de Merdrignac.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Poujade, président du tribunal,

Mme Grenier, vice-présidente,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 18 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

C. GrenierLe président du tribunal,

Signé

A. PoujadeLa greffière,

Signé

I. Le Vaillant

La République mande et ordonne au préfet des Côtes-d'Armor en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2105701,2105721

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