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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2202199

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2202199

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2202199
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCHARLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 avril 2022, M. D F, M. A F et Mme B F, représentés par Me Charles, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 octobre 2021 par lequel le préfet de la région Bretagne a rejeté la demande de M. D F d'autorisation d'exploiter des terres pour une surface de 19,7898 hectares situées, pour deux parcelles, sur la commune d'Argentré-du-Plessis et, pour six autres parcelles, sur la commune de Domalain ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 600 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la signataire de la décision litigieuse doit justifier de sa compétence ;

- les membres de la commission départementale d'orientation de l'agriculture (CDOA) d'Ille-et-Vilaine n'ont pas été impartiaux ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- il a fondé sa décision sur les articles 3 et 4 du schéma directeur régional des exploitations agricoles (SDREA) de la région Bretagne qui sont illégaux dès lors qu'ils tendent à favoriser les grandes structures au détriment de jeunes agriculteurs souhaitant s'installer sur de petites exploitations ;

- la décision méconnait leur droit fondamental de propriété défini par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans la mesure où les propriétaires des terres n'ont pas la liberté de choisir leur fermier comme ils l'entendent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2023, le préfet de la région Bretagne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- l'arrêté du préfet de la région Bretagne du 4 mai 2018 arrêtant le schéma directeur régional des exploitations agricoles de la région Bretagne ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Terras, rapporteur ;

- et les conclusions de M. Desbourdes, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Dans le cadre d'une demande, enregistrée le 26 mai 2021, d'autorisation d'exploiter des terres situées sur les communes d'Argentré-du-Plessis et de Domalain présentée par M. D F, précédemment mises en valeur par son père, le préfet de la région Bretagne a, par un arrêté du 21 octobre 2021, rejeté cette demande. M. D F ainsi que son père, M. A F, et sa grand-mère, Mme B F, demandent au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'incompétence de l'auteur de l'acte :

2. Par arrêté du 19 novembre 2020 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le directeur régional de l'agriculture, de l'alimentation et de la forêt de Bretagne, disposant lui-même d'une délégation du préfet de la région Bretagne, par arrêté du 16 novembre 2020 publié le lendemain au même recueil, a donné délégation à Mme E C à l'effet de signer les décisions au titre du contrôle des structures et de l'installation. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté du 21 octobre 2021 doit être écarté.

En ce qui concerne la partialité des membres de la CDOA d'Ille-et-Vilaine :

3. Les requérants reprochent à la CDOA d'Ille-et-Vilaine de pratiquer un " véritable copinage syndical professionnel " et de se livrer à une instruction partiale afin d'assurer la sauvegarde des intérêts particuliers de certains agriculteurs syndiqués. Toutefois, ils n'apportent aucun élément étayé à l'appui de leurs allégations selon lesquelles les membres de cette commission, auraient manqué d'impartialité ou établissant que M. D F aurait été privé d'une garantie, alors qu'il ressort des pièces du dossier que la composition de la CDOA d'Ille-et-Vilaine, lors de cette séance, était conforme aux dispositions réglementaires fixées par les articles R. 313-1 et R. 313-6 du code rural et de la pêche maritime. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'erreur manifeste d'appréciation :

4. Aux termes de l'article 4 du SDREA de Bretagne : " () 4- Mesure de la dimension économique de l'exploitation () / L'IDE calculé pour l'exploitation est ramené au nombre d'unités de travail annuel (UTA) travaillant sur l'exploitation dans la limite précisée ci-dessous () ces actifs sont comptabilisés au prorata du temps travaillé sur l'exploitation. / Ce temps se calcule en retirant d'un temps plein le temps travaillé à l'extérieur. Si le temps de travail à l'extérieur est un temps plein, le nombre d'UTA est égal à 0 ".

5. Si les requérants soutiennent que le préfet de la région Bretagne ne pouvait retenir une UTA égale à zéro pour l'exploitation de M. F, lui conférant ainsi le dernier rang de priorité soit la n° 11, alors qu'il exerce un réel travail sur l'exploitation, l'empêchant ainsi de poursuivre son agrandissement, ils reconnaissent toutefois que M. D F travaille à temps complet en tant que magasinier dans la société Pigeon travaux publics dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet de la région Bretagne a commis une erreur manifeste d'appréciation en retenant pour M. F une UTA égale à zéro, quand bien même il travaille également sur son exploitation. Ils ne peuvent, à cet égard, se prévaloir utilement, dans le cadre du présent litige, des différentes conséquences découlant selon eux de la décision litigieuse.

En ce qui concerne l'exception d'illégalité des articles 3 et 4 du SDREA de Bretagne :

6. Aux termes de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime : " I. -Le schéma directeur régional des exploitations agricoles fixe les conditions de mise en œuvre du chapitre Ier du titre III du présent livre. Il détermine, pour répondre à l'ensemble des objectifs mentionnés à l'article L. 331-1, les orientations de la politique régionale d'adaptation des structures d'exploitations agricoles, en tenant compte des spécificités des différents territoires et de l'ensemble des enjeux économiques, sociaux et environnementaux définis dans le plan régional de l'agriculture durable. (). Aux termes de l'article L. 331-1 du même code : " () L'objectif principal du contrôle des structures est de favoriser l'installation d'agriculteurs, y compris ceux engagés dans une démarche d'installation progressive. (). ". Aux termes de l'article L. 331-3 du même code : " L'autorité administrative () vérifie, compte tenu des motifs de refus prévus à l'article L. 331-3-1, si les conditions de l'opération permettent de délivrer l'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 et se prononce sur la demande d'autorisation par une décision motivée. ". Enfin, l'article L. 331-3-1 de ce code dispose que : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ; (). ". Aux termes de l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles (SDREA) de Bretagne relatif à l'ordre de priorités : " I - Les règles et dispositions particulières / a) Règles s'appliquant à toutes les priorités : / En cas de demandes concurrentes relevant du même rang de priorité, les candidatures sont classées au regard des critères et règles fixés à l'article 5. Si ce classement ne permet pas de les départager, des autorisations sont délivrées pour chacune d'elles. / Au sein d'une même priorité, on départagera les demandes en fonction des sous-priorités. () " Il appartient ainsi aux auteurs d'un schéma directeur régional des exploitations agricoles de définir les priorités attachées aux différents types d'opération en tenant compte des critères énoncés par le législateur à l'article L. 312-1 précité du code rural et de la pêche maritime. Il appartient au préfet, lorsque les projets de deux candidats relèvent du même type d'opérations parmi ceux qu'elles définissent pour fixer l'ordre des priorités, de déterminer au regard des critères qu'elles prévoient si l'un d'eux peut néanmoins être regardé comme prioritaire.

7. En s'appuyant sur un indicateur fondé sur le rapport entre dimension économique de l'exploitation et nombre d'unités de travail annuel, et en prévoyant qu'en cas d'activité extérieure à temps complet, le nombre d'unités de travail annuel à prendre en compte est nul, privilégiant ainsi la candidature de ceux des agriculteurs dont l'exploitation est leur source de revenus à ceux qui disposent d'un emploi salarié à temps plein et donc d'un salaire minimum garanti à l'extérieur de leur exploitation, le schéma directeur régional breton ne crée aucun critère nouveau par rapport à ceux prévus par l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime, et n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de cet article, qui ne s'opposent pas à ce que le schéma directeur régional accorde un rang de priorité supérieur aux demandes émanant de personnes n'exerçant pas une activité extérieure à temps plein. Par suite, le schéma directeur régional des exploitations agricoles n'étant pas entaché d'illégalité, le moyen tiré de ce que le préfet de la région Bretagne aurait dû écarter, dans l'analyse des trois candidatures, les dispositions de l'article 4-4 de ce schéma doit être écarté

En ce qui concerne l'atteinte au droit de propriété :

8. Aux termes de l'article L. 331-1 du code rural et de la pêche maritime : " Le contrôle des structures des exploitations agricoles s'applique à la mise en valeur des terres agricoles ou des ateliers de production hors sol au sein d'une exploitation agricole, quels que soient la forme ou le mode d'organisation juridique de celle-ci, et le titre en vertu duquel la mise en valeur est assurée. / () / L'objectif prioritaire du contrôle des structures est de favoriser l'installation d'agriculteurs, y compris ceux engagés dans une démarche d'installation progressive ". Aux termes de l'article L. 331-3 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 5 janvier 2006 : " L'autorité administrative se prononce sur la demande d'autorisation en se conformant aux orientations définies par le schéma directeur départemental des structures agricoles applicable dans le département dans lequel se situe le fonds faisant l'objet de la demande. Elle doit notamment : / 1° Observer l'ordre des priorités établi par le schéma départemental entre l'installation des jeunes agriculteurs et l'agrandissement des exploitations agricoles, en tenant compte de l'intérêt économique et social du maintien de l'autonomie de l'exploitation faisant l'objet de la demande ; / 2° S'assurer, en cas d'agrandissement ou de réunion d'exploitations, que toutes les possibilités d'installation sur une exploitation viable ont été considérées ; / 3° Prendre en compte les biens corporels ou incorporels attachés au fonds dont disposent déjà le ou les demandeurs ainsi que ceux attachés aux biens objets de la demande en appréciant les conséquences économiques de la reprise envisagée ; / 4° Prendre en compte la situation personnelle du ou des demandeurs, notamment en ce qui concerne l'âge et la situation familiale ou professionnelle et, le cas échéant, celle du preneur en place ; / 5° Prendre en compte la participation du demandeur ou, lorsque le demandeur est une personne morale, de ses associés à l'exploitation directe des biens objets de la demande dans les conditions prévues à l'article L. 411-59 ; / 6° Tenir compte du nombre d'emplois non salariés et salariés permanents ou saisonniers sur les exploitations concernées ; / 7° Prendre en compte la structure parcellaire des exploitations concernées, soit par rapport au siège de l'exploitation, soit pour éviter que des mutations en jouissance ne remettent en cause des aménagements réalisés à l'aide de fonds publics ; / 8° Prendre en compte la poursuite d'une activité agricole bénéficiant de la certification du mode de production biologique ; / 9° Tenir compte de l'intérêt environnemental de l'opération () ". La propriété figure au nombre des droits de l'homme consacrés par les articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789. Aux termes de son article 17 : " La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité ". En l'absence de privation du droit de propriété, il résulte néanmoins de l'article 2 de la Déclaration de 1789 que les limites apportées à son exercice doivent être justifiées par un motif d'intérêt général et proportionnées à l'objectif poursuivi.

9. Si le contrôle des structures agricoles concerne, en principe, l'exploitation d'un bien, il est susceptible d'entraîner indirectement des limitations à l'exercice du droit de propriété, notamment en empêchant un propriétaire d'exploiter lui-même un bien qu'il a acquis, faute de disposer de l'autorisation prévue par les dispositions critiquées, ou en faisant en pratique obstacle à ce qu'un propriétaire puisse aliéner ou louer son bien, faute pour l'acquéreur ou le preneur éventuel d'avoir obtenu cette autorisation. Cependant, ces limitations n'ont pas un caractère de gravité telle que le sens et la portée de ce droit en soient dénaturés.

10. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité des conclusions présentées par M. A F et Mme B F, que les requérants ne sont pas fondés à demander l'annulation de l'arrêté du 21 octobre 2021 rejetant la demande d'autorisation d'exploiter pour une surface de 19,7898 hectares présentée par M. D F.

Sur les frais liés au litige :

11. Le rejet des conclusions à fin d'annulation des requérants implique nécessairement le rejet de leur conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE:

Article 1er : La requête de M. D F, à M A F et à Mme B F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, représentant unique des requérants, à l'EARL Le chêne Sauve, le GAEC Lancelot Pidoux et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie du présent jugement sera adressée au préfet de la région Bretagne.

Délibéré après l'audience du 4 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Etienvre, président,

M. Terras, premier conseiller,

Mme Le Berre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

F. Terras

Le président,

Signé

F. Etienvre

La greffière,

Signé

E. Douillard

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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