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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2203176

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2203176

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2203176
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBUORS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 juin 2022, M. A B demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 8 juin 2022 confirmant la décision de l'inspecteur du travail du 16 décembre 2021 autorisant son licenciement pour inaptitude ;

2°) d'en tirer toutes les conséquences de droit, notamment en termes d'indemnisation.

Il soutient que :

- l'inspecteur du travail reconnaît que son employeur n'a pas répondu à ses obligations légales concernant les convocations aux réunions du comité social et économique sans en tirer de conséquences ;

- il n'a pas plus tenu compte du harcèlement qui a conduit à la suspension de son contrat de travail ;

- l'inspecteur du travail reconnaît les manquements de son employeur qui ne répondait pas aux questions des membres du comité social et économique lors des réunions mensuelles sans en tirer de conséquences ;

- il a été l'objet de dénigrements de la part de son employeur mais bien que ces faits soient établis il n'en a pas été tenu compte ;

- il a fait l'objet d'un déclassement professionnel en raison de son mandat.

- c'est à tort qu'il n'a pas été retenu de lien entre le mandat de délégué du personnel et la demande d'autorisation de le licencier.

Par un mémoire, enregistré le 25 août 2022, la SAS Ciale, représentée par Me Buors, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé ;

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables et infondées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 octobre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Radureau,

- et les conclusions de M. Vennéguès, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été embauché le 30 avril 2008 par la société Eco Ouate, entreprise spécialisée dans les travaux d'isolation thermique, en qualité de voyageur-représentant-placier (V.R.P.). Le 12 octobre 2015, il a été élu délégué du personnel et, à compter du 1er septembre 2016, est devenu le chef des ventes de cette société en charge de l'encadrement des équipes de vendeurs. En 2017, la partie commerciale de la société Eco Ouate ayant été affectée à l'entreprise Ciale, nouvellement créée, le contrat de travail de M. B y a été transféré. Le 26 avril 2019 il a été élu membre titulaire du comité social et économique, collège cadres-V.R.P. Le 23 septembre 2021, le médecin du travail a constaté l'inaptitude de M. B et retenu que son état de santé faisait obstacle à tout reclassement dans un emploi. La société Ciale a alors demandé à l'inspecteur du travail, le 14 octobre 2021, l'autorisation de licencier M. B en raison de son inaptitude médicale. Par une décision du 16 décembre 2021, l'inspecteur du travail de la 6ème section de l'unité de contrôle Nord Finistère a accordé l'autorisation de licenciement sollicitée. M. B a formé un recours hiérarchique auprès du ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion le 25 février 2022. Par une décision du 8 juin 2022 le ministre du travail a confirmé la décision du 16 décembre 2021 de l'inspecteur du travail. M. B doit être regardé comme demandant l'annulation de ces deux décisions.

Sur la légalité des décisions attaquées :

2. Aux termes de l'article L. 1226-2 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'une maladie ou d'un accident non professionnel est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. Cette proposition prend en compte, après avis du comité social et économique lorsqu'il existe, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existantes dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur la capacité du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté. L'emploi proposé est aussi comparable que possible à l'emploi précédemment occupé, au besoin par la mise en œuvre de mesures telles que mutations, aménagements, adaptations ou transformations de postes existants ou aménagement du temps de travail ". Aux termes de l'article L. 1226-12 du même code dans sa version applicable au litige : " Lorsque l'employeur est dans l'impossibilité de proposer un autre emploi au salarié, il lui fait connaître par écrit les motifs qui s'opposent au reclassement. / L'employeur ne peut rompre le contrat de travail que s'il justifie soit de son impossibilité de proposer un emploi dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, soit du refus par le salarié de l'emploi proposé dans ces conditions ".

3. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude du salarié, il appartient à l'administration de rechercher si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé sans rechercher la cause de cette inaptitude. Toutefois, il appartient en toutes circonstances à l'autorité administrative de faire obstacle à un licenciement en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par un salarié ou avec son appartenance syndicale. Par suite, même lorsque le salarié est atteint d'une inaptitude susceptible de justifier son licenciement, la circonstance que le licenciement envisagé est également en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale fait obstacle à ce que l'administration accorde l'autorisation sollicitée. Le fait que l'inaptitude du salarié résulte d'une dégradation de son état de santé, elle-même en lien direct avec des obstacles mis par l'employeur à l'exercice de ses fonctions représentatives est à cet égard de nature à révéler l'existence d'un tel rapport.

4. Il est constant que l'avis d'inaptitude constatée par le médecin du travail le 23 septembre 2021 ainsi que la dispense de reclassement en raison de l'état de santé de M. B n'ont été contestés ni par l'intéressé ni par son employeur.

5. L'inspecteur du travail et le ministre du travail ont estimé, pour autoriser le licenciement demandé par la société Ciale qu'il n'existait pas de lien entre la demande de licenciement et les fonctions représentatives exercées par M. B.

6. Dans le cadre de la présente instance M. B doit être regardé comme soutenant que la dégradation de son état de santé et son inaptitude, empêchant tout reclassement, résultent de l'exercice de ses fonctions représentatives et qu'il existerait ainsi un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et son mandat.

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2315-21 du code du travail : " Les membres de la délégation du personnel du comité social et économique sont reçus collectivement par l'employeur ou son représentant au moins une fois par mois. En cas d'urgence, ils sont reçus sur leur demande. / L'employeur peut se faire assister par des collaborateurs. Ensemble, ils ne peuvent être en nombre supérieur à celui des représentants du personnel titulaires. / Les membres de la délégation du personnel du comité social et économique sont également reçus par l'employeur, sur leur demande, soit individuellement, soit par catégorie, soit par atelier, service ou spécialité professionnelle selon les questions qu'ils ont à traiter ". Il résulte de ces dispositions, applicables aux entreprises employant moins de cinquante salariés, que les

membres du comité social et économique sont reçus collectivement par l'employeur ou par son représentant au moins une fois par mois et qu'en cas d'urgence, ils sont reçus sur leur demande à une date fixée par l'employeur.

8. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des éléments versés par le ministre du travail, que les réunions mensuelles du comité social et économique de l'entreprise se tenaient habituellement au siège de la société le premier lundi de chaque mois, à la suite de la réunion commerciale, selon un planning annuel prédéfini et connu de l'ensemble des commerciaux et des membres de ce comité. Si M. B n'a pas été convoqué à ces réunions lorsqu'il était en arrêt maladie, il est constant que la société a toujours procédé ainsi depuis qu'il exerçait un mandat de salarié protégé, soit depuis l'année 2015, à une date où il entretenait de bonnes relations avec la direction, et donc bien avant qu'il n'estime que ce traitement résultait d'une volonté de l'affecter. En outre, ainsi que l'a indiqué l'inspecteur du travail dans sa décision du 16 décembre 2021, M. B ne s'est jamais manifesté auprès de son employeur ou de l'inspection du travail en raison de cette pratique. Dans ces conditions, cet élément ne peut être regardé comme de nature à établir une discrimination éventuelle exercée à l'encontre de M. B en raison de son mandat.

9. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que pour traiter les questions présentées pendant les réunions du comité social et économique de l'entreprise, l'employeur de M. B utilisait un " cahier de liaison " regroupant les différentes questions des élus et les réponses apportées. M. B fait cependant valoir qu'il n'était pas toujours répondu aux questions. Il ressort toutefois des enquêtes menées tant par l'inspecteur du travail que par le ministre du travail que, si effectivement il n'a pas été répondu à deux questions pendant la réunion du comité social et économique de l'entreprise du mois de mars 2020, la lecture du cahier de liaison permet d'établir que la direction apportait habituellement des réponses aux questions qui lui étaient présentées, et que la teneur des échanges résultant de ce document n'a pas fait apparaître de difficulté particulière à ce titre. En outre, il est constant que l'inspection du travail n'a pas été sollicitée par M. B ou d'autres salariés en raison du comportement de l'employeur dans sa manière de faire fonctionner le comité social et économique de l'entreprise. Dans ces conditions, l'absence de réponse à deux questions ne peut être de nature à établir l'existence d'un lien entre le licenciement et l'exercice du mandat de M. B.

10. En troisième lieu, d'une part, M. B soutient que la direction de l'entreprise n'appréciait pas que les salariés prennent des heures pour exercer leurs missions de représentant du personnel. Il ressort cependant des enquêtes menées par l'autorité administrative préalablement aux décisions attaquées, et en particulier des fiches d'utilisation des heures produites par la société Ciale, que les salariés qui le demandaient pouvaient être déchargés pour assurer leur mission de représentants du personnel mais qu'en revanche M. B ne présentait pas de demande d'heures pour son mandat. D'autre part, si M. B soutient qu'il aurait fait l'objet d'un dénigrement et devait faire face au comportement hostile de son employeur en raison de ses mandats successifs de représentant du personnel, il ne verse pas dans le cadre de la présente instance, pas plus que devant l'inspecteur du travail, d'éléments suffisamment précis, actuels et circonstanciés pour établir l'existence d'une forme de harcèlement et de stigmatisation à son encontre. La seule présentation d'attestations d'anciens salariés ayant quitté l'entreprise depuis l'année 2018 ne peut justifier une telle atteinte à l'exercice d'un mandat de représentation du personnel dans le cadre de la procédure de licenciement engagée en 2021 à l'encontre de M. B.

11. En quatrième lieu, le requérant soutient qu'aucune insuffisance professionnelle liée à ses résultats dans ses fonctions de chef des ventes ne peut lui être reprochée et qu'il n'a jamais fait l'objet de remarques ou d'avertissements de la part de son employeur, qui a cherché à le dénigrer et l'humilier en raison de son mandat de représentation du personnel pour le faire passer de chef des ventes à V.R.P., ainsi que cela résulte de la proposition d'avenant qui lui a été faite en septembre 2019. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B était déjà titulaire d'un mandant de délégué du personnel, depuis le 12 octobre 2015, lorsque son employeur a décidé de le promouvoir en qualité de chef des ventes le 1er septembre 2016. Il ressort également des éléments comptables et financiers, notamment de chiffre d'affaires de la société Ciale pour les exercices comptables 2016 à 2019, que les bénéfices étaient en baisse constante entre 2016 et 2018, alors que les résultats ont commencé à s'améliorer en 2019 lorsqu'un autre salarié a été recruté en mai 2018, alors que M. B était en congé maladie. Ce salarié a initié de nouvelles méthodes de ventes et adopté un traitement rigoureux des dossiers dans un contexte marqué par une plus forte concurrence et une réglementation plus contraignante. Il ressort également des pièces du dossier que M. B a fait l'objet, au début de l'année 2020, d'accusations de harcèlement sexuel de la part d'une salariée qui a déposé une plainte en mars 2020. Ainsi M. B n'a pu que constater les changements opérés pour améliorer les résultats de l'entreprise pendant son absence desquels il en a résulté des difficultés dans l'exercice de ses missions de chef des ventes lors de son retour dans l'entreprise à la fin de son arrêt maladie en septembre 2019. Il a ensuite été confronté à des dénonciations de harcèlement. Ces éléments n'ont pas été de nature à affecter l'état de santé de M. B alors même que, élu depuis 2015, il n'a jamais fait état auprès de la direction de l'entreprise ou de l'inspection du travail d'obstacles mis par l'employeur dans l'exercice de ses fonctions représentatives.

12. Il résulte de ce qui précède que M. B n'apporte pas d'éléments suffisamment précis pour établir l'existence d'un lien entre la dégradation de son état de santé et les obstacles qu'aurait mis la société Ciale dans l'exercice de ses fonctions représentatives. Par suite, contrairement à ce que soutient M. B, il n'existe pas de lien entre son mandat et la demande de licenciement présentée par la société Ciale.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B ne justifie pas qu'il soit fait droit à la demande d'annulation de la décision du 16 décembre 2021 de l'inspecteur du travail de la 6ème section de l'unité de contrôle Nord Finistère autorisant son licenciement et de la décision du 8 juin 2022 du ministre du travail rejetant son recours hiérarchique.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

14. Il résulte de tout ce qui précède que l'administration du travail n'a commis aucune illégalité de nature à engager sa responsabilité. Par suite, les conclusions de M. B tendant à ce qu'il soit indemnisé en raison de l'illégalité des décisions autorisant son licenciement ne peuvent, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité, qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la société Ciale sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Ciale sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la ministre du travail et de l'emploi ainsi qu'à la société Ciale.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Grondin, premier conseiller,

M. Blanchard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

Le président-rapporteur,

signé

C. Radureau

L'assesseur le plus ancien,

Signé

T. Grondin

Le greffier,

Signé

N. Josserand

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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