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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2203739

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2203739

mercredi 24 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2203739
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBUORS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juillet 2022, M. E C, représenté par Me Buors, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 juin 2022 par laquelle le préfet du Finistère a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme B A ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère d'admettre au séjour au titre du regroupement familial, Mme B A, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement ou, à défaut, d'enjoindre au préfet du Finistère de procéder à un nouvel examen de sa demande, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement ;

3°) d'assortir l'injonction prononcée d'une astreinte de 500 euros par jour de retard

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de la décision attaquée n'est pas établie ;

- la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

- le préfet a commis une erreur de fait, sinon de droit, du moins une erreur manifeste d'appréciation en considérant qu'il pouvait rejeter sa demande ; s'il s'est marié avec une ressortissante afghane, résidant en Afghanistan, il ne s'est pas rendu en Afghanistan à cette occasion, mais le mariage a été célébré religieusement à distance ;

- la décision attaquée contrevient à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il ne peut pas se rendre en Afghanistan.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 août 2022, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. C n'est fondé et invoque un nouveau motif de rejet de la demande de regroupement familial tiré de l'absence de légalisation du certificat de mariage afghan.

Vu les autres pièces du dossier

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2020-1370 du 10 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Albouy, a été entendu au cours de l'audience publique

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan né en 1990, bénéficie de la protection subsidiaire en vertu d'une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 novembre 2017. Il a sollicité auprès des services de la préfecture du Finistère le bénéfice du regroupement familial au profit de Mme D B A, également de nationalité afghane, qu'il a déclaré avoir épousée le 1er mars 2021. Par la décision attaquée du 21 juin 2022, le préfet du Finistère a rejeté cette demande.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

3. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ".

4. Aux termes de l'article L. 512-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides met fin, de sa propre initiative ou à la demande de l'autorité administrative, au bénéfice de la protection subsidiaire lorsque les circonstances ayant justifié l'octroi de cette protection ont cessé d'exister ou ont connu un changement suffisamment significatif et durable pour que celle-ci ne soit plus requise. L'office met également fin à tout moment, de sa propre initiative ou à la demande de l'autorité administrative, au bénéfice de la protection subsidiaire dans les cas suivants : / 1° Le bénéficiaire de la protection subsidiaire aurait dû être exclu de cette protection pour l'un des motifs prévus à l'article L. 512-2 ; / 2° La décision d'octroi de la protection subsidiaire a résulté d'une fraude ; / 3° Le bénéficiaire de la protection subsidiaire doit, à raison de faits commis après l'octroi de la protection, en être exclu pour l'un des motifs prévus à l'article L. 512-2. / Par dérogation au premier alinéa, la protection subsidiaire est maintenue lorsque son bénéficiaire justifie de raisons impérieuses tenant à des atteintes graves antérieures pour refuser de se réclamer de la protection de son pays. ".

5. M. C ayant obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire antérieurement au mariage dont il fait état, sa demande relevait des dispositions des articles L. 434-1 et suivants, relatives au regroupement familial. Pour refuser de faire droit à cette demande, le préfet du Finistère s'est fondé sur la circonstance que le mariage s'était déroulé le 1er mars 2021 en Afghanistan. Or, le lieu de célébration du mariage n'est pas au nombre des conditions au respect desquelles est subordonné le bénéfice du regroupement familial. Si le préfet du Finistère fait valoir que la célébration du mariage religieux en Afghanistan permet de présumer que M. C s'y est rendu et qu'il n'y serait donc pas en danger, il lui appartenait, s'il estimait que les circonstances ayant justifié l'octroi de la protection subsidiaire n'étaient plus remplies, de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides afin qu'il mette fin à cette protection. Or, il est constant qu'à la date de la décision attaquée le requérant était toujours titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle, en cours de validité, remise au titre de la protection subsidiaire et remplissait donc ainsi la condition tenant à ce que l'étranger demandant à bénéficier du regroupement familial séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prévue au premier alinéa de l'article L. 434-2 de ce code. Par ailleurs, Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que postérieurement à la décision attaquée, le préfet aurait fait part de ses interrogations à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Par suite, M. C est fondé à soutenir qu'en refusant de faire droit à sa demande de regroupement familial, au motif que le mariage s'était déroulé en Afghanistan, le préfet du Finistère a commis une erreur de droit.

6. Afin d'établir que la décision attaquée est légale, le préfet du Finistère invoque, dans son mémoire en défense enregistré le 26 août 2022, communiqué le jour même à M. C, un autre motif tiré de ce que le certificat de mariage n'a pas été légalisé en méconnaissance des articles 1er et 2 du décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère.

7. Si, par une décision du 7 avril 2022 (n°s 448296, 448305, 454144, 455519) le Conseil d'État a annulé ce décret, cette annulation n'a pris effet que le 31 décembre 2022 et les effets de ce décret, antérieurs à cette date, sont réputés définitifs, sous réserve des actions contentieuses engagées à la date du 7 avril 2022. La présente instance ayant été engagée le 20 juillet 2022, le préfet peut utilement invoquer les dispositions du décret du 10 novembre 2020.

8. L'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit, en son premier alinéa, que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. L'article 47 du code civil dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

9. Aux termes de l'article 1er du décret n° 2020-1370 du 10 novembre 2020 : " Sauf engagement international contraire, tout acte public établi par une autorité étrangère et destiné à être produit en France ou devant un ambassadeur ou chef de poste consulaire français doit être légalisé pour y produire effet. / La légalisation est la formalité par laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. Elle donne lieu à l'apposition d'un cachet dont les caractéristiques sont définies par arrêté conjoint des ministres chargés de la justice et des affaires étrangères. ". Aux termes de l'article 2 de ce décret : " I. - Sont considérés comme des actes publics au sens de l'article 1er : - les actes émanant des juridictions administratives ou judiciaires, des ministères publics institués auprès de ces dernières et de leurs greffes ; - les actes établis par les huissiers de justice ; - les actes de l'état civil établis par les officiers de l'état civil ; / () ".

10. M. C a produit à l'appui de sa demande de regroupement familial, un certificat de mariage délivré le 1er juin 2021 par la cour d'appel de Nangarhar, lequel atteste de son mariage avec Mme B A le 1er mars 2021. Ce document, dont la traduction en français a également été produite, n'a pas été légalisé. Toutefois cette seule circonstance, n'aurait pas permis à l'autorité administrative, à défaut pour celle-ci de faire état d'éléments remettant en cause la régularité, l'authenticité ou l'exactitude de ce document, de légalement l'écarter et de rejeter, pour ce motif, la demande de regroupement familial de M. C. Par suite, il n'y a pas lieu de substituer ce nouveau motif à celui initialement retenu.

11. Il résulte de tout ce que la décision du 21 juin 2022 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le respect des conditions, notamment de ressources et de logement, auquel le bénéfice du regroupement familial est subordonné, devant être apprécié à la date de l'examen de cette demande et n'étant pas en litige dans le cadre de la présente instance, le présent jugement implique uniquement que le préfet du Finistère procède au réexamen de la demande de regroupement familial de M. C dans un délai de deux mois. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

13. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 21 juin 2022 par laquelle le préfet du Finistère a rejeté la demande de regroupement familial présentée par M. C au bénéfice de Mme B A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial présentée par M. C dans un délai de deux mois.

Article 3 : L'État versera à M. C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et au préfet du Finistère.

Délibéré après l'audience du 10 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 janvier 2024.

Le rapporteur,

signé

E. AlbouyLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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