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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2204051

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2204051

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2204051
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LEXCAP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 août 2022 et 20 avril 2023, la SCI Kervalla, représentée par la Selarl Lexcap, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du maire de la commune de Carentoir du 21 juin 2022 portant exercice du droit de préemption urbain sur la parcelle cadastrée section AB n° 200, située

66 place de l'étoile ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Carentoir la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté litigieux est entaché d'un défaut de motivation, en tant qu'il évoque successivement différents objectifs et projets d'aménagement éventuels, qui peuvent traduire une volonté d'intervention foncière de la commune, mais n'expose pas avec un degré de précision suffisant la nature du projet d'aménagement envisagé ; il méconnaît ainsi les exigences de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme ;

- le droit de préemption urbain n'a pas été exercé en vue de la mise en œuvre d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement au sens de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, lequel s'apprécie au regard de l'objet, de la consistance ou de son ampleur ; la condition tenant à la réalité du projet d'action ou d'opération d'aménagement n'est pas davantage satisfaite ; l'arrêté fait mention d'une multiplicité de projets et objectifs contradictoires, ce qui suffit à démontrer leur absence de réalité actuelle ;

- les différents objectifs et projets mentionnés ne répondent à aucun intérêt général ; l'arrêté est entaché de détournement de pouvoir, en tant qu'il vise seulement à empêcher l'acquisition de la parcelle par la SCI Kervalla, laquelle porte un projet locatif ;

- l'objectif de favoriser ou développer le commerce dans le centre-bourg, évoqué par la commune de Carentoir en défense, n'est pas mentionné dans l'arrêté en litige et n'est corroboré par aucune pièce du dossier ; la seule volonté d'acquisition en vue de constituer une réserve foncière ne peut légalement fonder une décision de préemption ;

- le Conseil d'État admet les transcriptions d'une conversation comme mode de preuve, quand bien même l'un des interlocuteurs n'aurait pas été informé de l'enregistrement, le juge devant apprécier leur caractère probant au regard notamment des conditions d'obtention et de production ; en l'espèce, elle ne se prévaut que de la transcription fidèle et formelle d'une conversation qui a eu lieu le 9 mai 2022 entre son gérant et le maire de la commune de Carentoir ; est produite une partie de cette transcription, l'enregistrement ne pouvant être produit par l'application Télérecours, mais étant maintenu à disposition du tribunal et de la commune.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 19 décembre 2022 et le 14 novembre 2023, la commune de Carentoir, représentée par Me Bon-Julien, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la SCI Kervalla de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la pièce nos 6 annoncée par la société requérante doit être écartée des débats, dès lors qu'il s'agit de l'enregistrement clandestin d'une conversation ; il s'agit d'une preuve obtenue selon un procédé déloyal, qui ne peut donc être prise en compte ;

- les moyens soulevés par la SCI Kervalla ne sont pas fondés.

Vu :

- l'instance en référés n°2204052 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Roux,

- les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public ;

- et les observations de Me Peres, représentant la SCI Kervalla, et de Me Le Rouge

de Guerdavid, représentant la commune de Carentoir.

Considérant ce qui suit :

1. Une déclaration d'intention d'aliéner a été déposée en mairie de Carentoir le 5 mai 2022, concernant la vente d'un terrain d'une superficie de 109 m² situé 66 place de l'étoile à Carentoir, cadastré section AB n° 200 et classé en zone Ua du plan local d'urbanisme, supportant un immeuble bâti sur terrain propre développant une surface de plancher d'environ 166 m2 en R+3, affecté à un usage professionnel. Par un arrêté du 21 juin 2022, la commune de Carentoir a décidé d'exercer son droit de préemption sur cet immeuble au prix fixé dans la déclaration d'intention d'aliéner, soit 80 000 euros. La SCI Kervalla a, en sa qualité d'acquéreur évincé, demandé au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'exception d'irrecevabilité de la pièce no 6 annoncée par la SCI Kervalla :

2. Si la commune de Carentoir fait valoir que la pièce n° 6, consistant en l'enregistrement d'une conversation qui s'est déroulée le 9 mai 2022 entre le gérant de la SCI requérante et le maire de la commune, à l'insu de ce dernier, doit être écartée des débats, motif pris du caractère déloyal de son mode d'obtention, toutefois, la pièce en cause n'ayant pas été produite par la SCI Kervalla, il ne saurait en tout état de cause en être tenu compte.

Sur les conclusions à fin d'annulation

3. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau et à permettre l'adaptation des territoires au recul du trait de côte, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. / () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. () ". Aux termes du premier alinéa de son article L. 300-1 : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser ".

4. Les collectivités titulaires du droit de préemption urbain doivent, pour légalement le mettre en œuvre, d'une part, justifier, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, faire apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de vérifier si le projet d'action ou d'opération envisagé par le titulaire du droit de préemption est de nature à justifier légalement l'exercice de ce droit.

5. En l'espèce, il ressort des termes de l'arrêté en litige que la commune de Carentoir a préempté le bien en cause, anciennement affecté à une activité commerciale d'agence bancaire, considération prise, d'une part, de la délibération du conseil municipal du 24 mars 2022 énonçant un programme de réaménagement et de réagencement de la place de l'étoile, devant permettre

une meilleure répartition des stationnements, des espaces verts et des mobilités ainsi que le développement de nouvelles activités culturelles ou économiques avec la préservation des pas de porte actuels associée à des aménagements pouvant permettre d'étendre les activités économiques à l'extérieur et, d'autre part, des études de faisabilité préalables réalisées en avril 2021, reprenant différents scenarii d'aménagement de la place de l'étoile, notamment celui de création d'une placette devant l'ancienne agence bancaire, pour une installation extérieure dans l'hypothèse d'une activité future de restauration.

6. S'il ressort à cet égard des pièces du dossier que la commune de Carentoir justifie

d'un projet réel et antérieur de requalification de l'espace public dans différents secteurs de la

ville, notamment la place de l'étoile, et s'il est constant que cette requalification poursuit

un objectif plus général de revitalisation et de renforcement de l'attractivité, notamment économique et commerciale, du centre-bourg, par l'aménagement de voies de circulation douce et d'espaces végétalisés et de détente, le réaménagement des espaces de circulation routière et de

stationnement, la création de dépose-minutes permettant notamment de faciliter l'accès aux commerces existants, elle ne justifie d'aucun projet d'action ou d'opération d'aménagement visant à organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, pour la réalisation de laquelle l'acquisition de l'immeuble en cause serait nécessaire ou ne serait-ce qu'utile. La commune de Carentoir ne fait par ailleurs valoir l'existence d'aucun projet d'ensemble de revitalisation du commerce local dans le cadre duquel le droit de préemption aurait été exercé sur le bien en litige. Dans ces conditions, et malgré l'intérêt antérieurement manifesté par la commune de Carentoir pour le bien en cause, qui avait formulé une offre d'acquisition en

mai 2021, à laquelle la Caisse de Crédit mutuel du Pays de l'Oust, propriétaire de l'immeuble, n'avait pas donné une suite, la SCI requérante est fondée à soutenir que l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé. Pour les mêmes motifs, la SCI est également fondée à soutenir que la collectivité ne justifie pas avoir eu, à la date de la décision en litige, un réel projet répondant aux objectifs mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme.

7. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens visés et analysés ci-dessus n'apparaît susceptible de fonder l'annulation de l'acte de préemption en litige.

8. Il résulte de ce qui précède que la SCI Kervalla est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 21 juin 2022.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que soit mise à la charge de la SCI Kervalla, qui n'est pas, dans la présente instance la partie perdante, la somme de 3 000 euros demandée par la commune de Carentoir au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune

de Carentoir une somme de 1 500 euros à verser à la SCI Kervalla sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du maire de la commune de Carentoir du 21 juin 2022 est annulé.

Article 2 : La commune de Carentoir versera à la SCI Kervalla la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la commune de Carentoir présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Kervalla et à la commune de Carentoir.

Copie en sera adressée à la caisse de crédit mutuel du pays de l'Oust.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

M. Le Bonniec, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe 12 décembre 2024.

Le rapporteur,

P. Le Roux

Le président,

G. Descombes

Le greffier,

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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