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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2204915

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2204915

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2204915
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Le Bihan, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 3 juin 2022 par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et de lui délivrer dans un délai de huit jours à compter de cette notification un récépissé de demande de délivrance de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite : il se retrouve en situation irrégulière sur le territoire français du fait de la décision litigieuse et la poursuite de sa formation en apprentissage est compromise ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ou à tout le moins d'une insuffisance de motivation : elle n'indique pas alors que son acte de naissance et son passeport ont été déclarés authentiques par le service fraude documentaire de la police de l'air et des frontières, il a été considéré que ces éléments n'étaient pas de nature à remettre en cause les informations différentes contenues dans le fichier Visabio concernant l'identité du requérant ;

- elle est entachée d'une erreur de droit : elle remet en cause la présomption d'authenticité d'un acte civil étranger posée par l'article 47 du code civil ;

- elle méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de 16 ans et l'âge de 18 ans, il suit depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et a fait preuve d'un comportement exemplaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : le requérant ne justifie pas qu'il ne peut pas poursuivre sa scolarité en vue de l'obtention de son baccalauréat ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- le moyen tiré de l'incompétence manque en fait ;

- aucune erreur de droit n'a été commise : un document d'état-civil peut être remis en cause par la simple consultation du fichier Visabio, laquelle a révélé en l'espèce une identité et une date de naissance différentes ; le requérant ne justifie pas que les documents qu'il a présentés pour obtenir son visa seraient irréguliers et que l'identité qu'il a donnée ne serait pas la sienne ;

- les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont pas été méconnues dès lors que le requérant était âgé de plus de 18 ans à son arrivée en France.

Vu :

- la requête au fond n° 2204914 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 octobre 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Le Bihan, représentant M. B, qui reprend les mêmes termes que ses écritures qu'elle développe, insiste sur le fait que le requérant n'a pas été rendu destinataire de la décision litigieuse, souligne l'urgence dès lors que M. B, qui a échoué au baccalauréat professionnel l'année dernière est de nouveau inscrit au C.F.A. de l'Industrie à Bruz pour le présenter à nouveau cette année, souligne également que l'acte de naissance et le passeport du requérant ont été reconnus authentiques et qu'il reconnaît être arrivé en France sous une fausse identité, indique que la mère de M. B est présente sur le territoire français ;

- et les explications de M. B.

Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été différée au 13 octobre 2022 à 12 heures.

Des pièces ont été produites pour M. B, enregistrées le 13 octobre 2022 à 9h24.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, se déclarant ressortissant camerounais né le 16 octobre 2003, est entré irrégulièrement en France le 17 novembre 2018. Il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-Saint-Denis à compter du 4 décembre 2020, puis a bénéficié d'un contrat jeune majeur renouvelé au mois de juillet 2022. Il a sollicité, le 4 août 2021, auprès des services de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 3 juin 2022, le préfet d'Ille-et-Vilaine a rejeté sa demande. M. B a saisi le tribunal d'un recours en annulation contre cette décision et, dans l'attente du jugement au fond, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. M. B justifiant avoir déposé, le 7 octobre 2022, une demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu, par suite, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera, en principe, constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. Il résulte de l'instruction que M. B, qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance à son arrivée en France et qui bénéficie actuellement d'un contrat jeune majeur, n'a jamais cessé d'être en situation régulière. Il justifie en outre être inscrit, pour l'année scolaire en cours, en terminale au centre de formation d'apprentis de l'industrie en vue de la préparation d'un baccalauréat professionnel, mention maintenance des équipements industriels et il ressort d'une attestation de la directrice de ce centre que son inscription ne peut être validée qu'à la signature d'un contrat d'apprentissage. M. B produit une attestation d'un employeur datée du 7 octobre 2022 déclarant vouloir l'embaucher en contrat d'apprentissage. Ainsi, la décision par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour fait obstacle à la poursuite de sa formation. Cette décision préjudicie de façon suffisamment grave aux intérêts de M. B pour que la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

En ce qui concerne les moyens propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision :

7. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ". Cet article pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère et il incombe à l'administration, à laquelle il revient de faire échec à la fraude, de renverser cette présomption par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact, et notamment par les données à caractère personnel enregistrées dans le traitement automatisé dénommé Visabio. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

8. Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet d'Ille-et-Vilaine s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé n'avait pas apporté d'indications suffisamment probantes de son identité et de son état civil, après avoir relevé que la consultation du fichier Visabio avait révélé, en se fondant sur la correspondance des empreintes digitales, que M. B avait sollicité et obtenu des autorités consulaires françaises au Gabon un visa de court séjour, délivré le 16 octobre 2018 et valable jusqu'au 16 janvier 2019 sous une identité différente, comportant un autre nom et un autre prénom, une autre nationalité et une date de naissance au 10 décembre 1990, au vu d'un passeport délivré par les autorités gabonaises.

9. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. B a présenté un acte de naissance et un passeport, au vu desquels il serait né le 16 octobre 2003 et serait de nationalité camerounaise. Ces documents ont été considérés comme authentiques par la cellule de fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières. La circonstance que l'intéressé apparaisse sous une autre identité dans le fichier Visabio ne permet pas, à elle seule, d'établir le caractère frauduleux de ces documents, alors qu'au demeurant, le requérant soutient sans être contredit qu'il s'est constamment présenté depuis son arrivée en France comme M. A B. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet a, en relevant que les informations données par le requérant sur son identité étaient dénuées de valeur probante, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation et méconnu l'article 47 du code civil est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à sa légalité.

10. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 3 juin 2022 par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. La présente ordonnance, qui suspend les effets de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour à M. B implique qu'il soit enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de l'intéressé, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente de ce réexamen.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 3 juin 2022 par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente de ce réexamen.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Le Bihan et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 17 octobre 2022.

Le juge des référés,

signé

F. C Le greffier,

signé

M-A. Vernier

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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