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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2205133

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2205133

mercredi 9 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2205133
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS CLAISSE & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 10 octobre et le 26 octobre 2022, M. C A, représenté par Me Guillou, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 16 juin 2022 par laquelle le directeur du conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a refusé de lui délivrer une autorisation d'exercice ;

3°) d'enjoindre au CNAPS de lui délivrer une autorisation d'exercice, ou à tout le moins d'examiner à nouveau sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge du CNAPS le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite : la décision le prive de toute possibilité d'exercer son activité d'agent de sécurité suite à la décision du CNAPS, il a été licencié pour ce seul motif mais son employeur l'embauchera à nouveau s'il obtient l'autorisation, elle a des conséquences financières pour sa famille composée de 5 enfants alors que son épouse ne travaille pas et il existe un intérêt public à suspendre une décision fondée sur la consultation irrégulière d'un fichier de police et qui porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- la procédure suivie est entachée d'irrégularité : il n'est pas établi que la consultation du fichier relatif au traitement des antécédents judiciaires (TAJ) a été réalisée par un agent disposant de l'habilitation nécessaire et le CNAPS ne devait pas pouvoir obtenir la décision qui a fondé la décision ;

- elle est insuffisamment motivée en fait : elle ne comporte pas l'ensemble des éléments relevant de l'enquête administrative ;

- elle est entachée d'incompétence à défaut de justifier que son signataire bénéficiait d'une délégation régulière ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'appréciation : la seule mention d'une condamnation au casier judiciaire ou d'un fait au fichier de traitement d'antécédents judiciaires (TAJ) n'est pas suffisante pour empêcher la délivrance d'autorisations dans le domaine de la sécurité privée et lié aux 1° à 4° de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure, le CNAPS n'a aucunement tenu compte de l'ensemble des éléments dont il disposait pour porter une appréciation globale et il n'a été porté aucune appréciation sur la gravité ou non des faits ni sur son comportement dans l'exercice de ses fonctions d'agent de sécurité ; les faits reprochés datent de plus de deux ans et demi avant la décision contestée, ils sont isolés, se sont déroulés en dehors de l'exercice des fonctions, il n'a pas été condamné et dispose d'une carte d'agent de sécurité depuis plus de 5 ans, a démontré son aptitude aux fonctions et son sérieux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, le conseil national des activités privées de sécurité, représenté par la Selarl Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. A le versement de la somme de 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : le requérant pourra percevoir une indemnité de licenciement et un revenu de remplacement en application de l'article L. 612-21 du code de la sécurité intérieure et ne justifie pas de l'insuffisance des indemnités versées par pôle emploi et le requérant ne justifie pas qu'il n'exercerait pas un emploi dans un autre domaine ; de plus, le requérant a tardé à saisir le tribunal d'une nouvelle requête après l'ordonnance du 22 juillet 2022 rejetant sa requête en référé pour défaut d'urgence ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- l'agent qui a procédé à l'enquête administrative disposait d'une habilitation pour consulter le fichier de traitement d'antécédents judiciaires ;

- le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait ;

- la décision est motivée en fait et en droit ;

- le classement sans suite étant distinct du rappel à la loi, prévu par l'article 41-1 1° du code de procédure pénale, au titre des mesures alternatives aux poursuites dont fait partie le rappel à la loi et le procureur de la République n'ayant pas demandé l'effacement de cette mention, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure en raison de la méconnaissance de l'article L. 230-8 du code de procédure pénale n'est pas fondé ; la décision n'est pas seulement fondée sur la consultation du fichier de traitement d'antécédents judiciaires mais résulte également de l'enquête de gendarmerie ;

- elle n'est entachée d'aucune erreur d'appréciation au regard de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : les faits de menace de mort sont établis et le requérant s'est fait connaître défavorablement des services de police et des autorités judiciaires pour des faits incompatibles avec l'exercice de la profession et de nature à porter atteinte à la sécurité publique et à la sécurité des personnes ; contraires à ce qui est attendu d'un agent de sécurité exige de la part de la personne qui l'exerce un comportement exemplaire, tant dans l'exercice de ses fonctions que dans la sphère privée ; la nature, la gravité des faits reprochés qui s'inscrivent dans la période des cinq années de validité de sa carte professionnelle sont incompatibles avec la déontologie de cette profession et porte une atteinte grave à l'image et à l'objet même de la profession d'agent de sécurité, et le requérant ne saurait utilement se prévaloir du caractère prétendument ancien et isolé des faits reprochés, ni de l'absence de sévérité de la peine prononcée, ni davantage faire état de son expérience ou de circonstances étrangères à l'appréciation du comportement dans l'exercice des fonctions d'agent de sécurité.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2203733.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Radureau, président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 octobre 2022 :

- le rapport de M. B ;

- Me Guillou, représentant M. A, qui a abandonné le moyen tiré de l'incompétence de la personne ayant consulté le fichier de traitement des antécédents judiciaires, indique en reprenant dans les mêmes termes les écritures que l'urgence est bien établie dès lors que le requérant ne perçoit qu'une indemnisation très réduite et justifie des charges d'une famille de cinq enfants privée de son unique revenu, insiste sur l'irrégularité de la consultation du TAJ en méconnaissance de l'article L. 230-8 du code de procédure pénale qui a été retenue par le TA de Paris le 7 octobre 2022 sous n° 2219499 et retient que l'enquête de gendarmerie ne présente aucun élément et se fonde sur la consultation de ce fichier, souligne que les faits ayant donné lieu au rappel à la loi sont contestés dès lors que les menaces reprochées à M. A n'ont pas été réitérées et expliquent l'absence de poursuite pénale, insiste sur la nécessité d'un examen global de sa situation alors que la décision repose sur des faits isolés et extérieurs à l'exercice de l'activité de gardien de sécurité ;

- Me de Luca, substituant la Selarl Centaure avocats, représentant le CNAPS, qui reprend dans les mêmes termes les écritures en défense et insiste sur l'absence de caractérisation de l'urgence en l'absence de justification des ressources du requérant, sur l'existence des faits reprochés qui ont conduit à un rappel à la loi qui constitue une forme alternative de poursuite pénale, qui est bien distincte d'un classement sans suite et souligne que les conditions de consultation du TAJ étaient bien réunies au sens de l'article L. 230-8 du code de procédure pénale en l'absence de demande d'effacement de cette mention par le procureur de la République, enfin retient que la nature des faits reprochés, mêmes isolés, révélaient un manque de sang-froid incompatible avec la profession d'agent de sécurité et justifiaient la décision.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A s'est vu délivrer le 12 juin 2017 une carte professionnelle l'autorisant à exercer une activité privée de sécurité en qualité d'opérateur de vidéoprotection et dans le domaine de la surveillance humaine ou électronique pour une durée de cinq ans. Il en a demandé le renouvellement le 17 mai 2022. Par décision une décision du 16 juin 2022, le directeur du conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) a rejeté sa demande. M. A, qui a contesté cette décision par une requête distincte, demande au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. M. A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ()".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il en va ainsi alors même que cette décision n'aurait un objet ou des répercussions que purement financiers et qu'en cas d'annulation, ses effets pourraient être effacés par une réparation pécuniaire. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. Il résulte de l'instruction que suite à la décision du CNAPS du 16 juin 2022 refusant de renouveler la carte professionnelle de M. A, la société qui l'employait l'a licencié le 4 juillet 2022. Le requérant justifie par ailleurs, par les pièces produites qu'il est père de cinq enfants, qu'il doit faire face à des charges mensuelles régulières liées à son logement et à la téléphonie alors qu'il justifie n'avoir perçu de pôle emploi qu'une indemnisation limitée au titre de l'allocation d'aide au retour à l'emploi et il n'est pas sérieusement contesté que son épouse n'exerce aucune activité professionnelle. Dès lors, l'exécution de la décision attaquée, qui a pour effet de faire obstacle à ce que M. A exerce sa profession et perçoive des revenus de cette activité, doit être regardée comme préjudiciant de manière grave et immédiate à sa situation personnelle. La condition d'urgence doit, par suite, être considérée comme remplie sans qu'aucun intérêt public ne s'y oppose.

En ce qui concerne les moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

7. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de la sécurité intérieure : " Sont soumises aux dispositions du présent titre, dès lors qu'elles ne sont pas exercées par un service public administratif, les activités qui consistent : / 1° À fournir des services ayant pour objet la surveillance humaine ou la surveillance par des systèmes électroniques de sécurité ou le gardiennage de biens meubles ou immeubles ainsi que la sécurité des personnes se trouvant dans ces immeubles ou dans les véhicules de transport public de personnes () ". Aux termes de l'article L. 612-20 du même code : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611-1 : / () 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'État territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relatives à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'État et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées () ".

8. Pour estimer que les agissements de M. A étaient incompatibles avec la délivrance d'une carte professionnelle d'agent de sécurité, le directeur du conseil national des activités privées de sécurité s'est fondé sur les éléments recueillis lors de l'enquête administrative diligentée à l'occasion de sa demande, laquelle a révélé que le requérant avait été mis en cause pour des faits de menace de mort, commis le 20 novembre 2019 et ayant donné lieu à un rappel à la loi. Toutefois, eu égard au caractère relativement ancien et isolé du fait reproché, intervenu hors de l'exercice de sa profession et compte tenu du comportement manifesté par le requérant pour exercer dans le domaine de la sécurité pendant cinq ans, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse est entachée d'une erreur d'appréciation est, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux sur sa légalité.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conditions d'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Il y a lieu, par suite, de suspendre l'exécution de la décision du 16 juin 2022 par laquelle le directeur du conseil national des activités privées de sécurité a refusé de renouveler la carte professionnelle de M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder son office, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée. Il s'ensuit que les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au directeur du CNAPS de délivrer à M. A une carte professionnelle ne peuvent qu'être rejetées. Il y a seulement lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au directeur du CNAPS de réexaminer la demande de M. A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

11. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par le conseil national des activités privées de sécurité doivent, dès lors, être rejetées.

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 16 juin 2022 par laquelle le directeur du conseil national des activités privées de sécurité a refusé de renouveler la carte professionnelle de M. A est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au directeur du CNAPS de réexaminer la demande de M. A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par le CNAPS sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au conseil national des activités privées de sécurité.

Fait à Rennes, le 9 novembre 2022.

Le juge des référés,

signé

C. BLe greffier,

signé

M.-A. Vernier

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

No 2205133

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