vendredi 6 janvier 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2300013 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement urgent |
| Avocat requérant | GONULTAS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 janvier 2023 à 15h38, M. A B, représenté par Me Gonultas, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 janvier 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de son transfert aux autorités suédoises ;
2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a prononcé son assignation à résidence avec obligation de pointage et interdiction de sortie du territoire du département d'Ille-et-Vilaine ;
3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France et de lui délivrer un titre de séjour provisoire au titre de l'asile dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision de remise aux autorités suédoises :
- la notification de l'arrêté est irrégulière au regard des dispositions de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il n'est pas établi que les autorités suédoises ont été saisies dans le délai imparti, ni qu'un accord est intervenu dans les conditions prévues par le règlement (UE) n° 604/2013 ;
- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, compte tenu du risque que la Suède, qui a rejeté définitivement sa demande d'asile, le renvoie en Afghanistan, et par conséquent du risque encouru en cas de retour dans son pays d'origine ;
S'agissant de la décision portant assignation à résidence, obligation de pointage et interdiction de sortie du territoire du département d'Ille-et-Vilaine :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;
- l'assignation à résidence et l'obligation de pointage sont trop contraignantes et méconnaissent son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée le 3 janvier 2023 au préfet d'Ille-et-Vilaine qui n'a pas produit de mémoire en défense ni versé de pièces au dossier.
Me Gonultas, avocat commis d'office, bénéficie de la rétribution mentionnée à l'article 19-1 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, au titre de l'aide juridictionnelle.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Tourre, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- les observations de Me Gonultas, représentant M. B, qui développe les moyens présentés dans ses écritures et indique que l'assignation à résidence devra être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant transfert aux autorités suédoises ;
- les observations de M. B, assisté d'une interprète en langue dari, indiquant qu'il a quitté l'Afghanistan huit ans auparavant, qu'il a envisagé de se suicider il y a quatre ans mais qu'il ne l'a pas fait car sa femme est en Afghanistan, et qu'il a actuellement des idées suicidaires.
Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience qui a été levée à 9h12, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Une note en délibéré, présentée par le préfet d'Ille-et-Vilaine, a été enregistrée le 6 janvier 2023, postérieurement à la clôture d'instruction, et n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant afghan, est entré irrégulièrement en France le 26 août 2022. Il a présenté une demande d'asile auprès des services de la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 9 septembre 2022. Par deux arrêtés du 2 janvier 2023, dont M. B demande l'annulation, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer l'intéressé aux autorités suédoises et l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités suédoises :
2. Aux termes de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, relatif à la présentation d'une requête aux fins de reprise en charge : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) n° 603/2013. () 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n'est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c'est l'État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () ". Aux termes de l'article 25 du même règlement, relatif à la réponse à une requête aux fins de reprise en charge : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de reprise en charge de la personne concernée aussi rapidement que possible et en tout état de cause dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la date de réception de la requête. Lorsque la requête est fondée sur des données obtenues par le système Eurodac, ce délai est réduit à deux semaines. / 2. L'absence de réponse à l'expiration du délai d'un mois ou du délai de deux semaines mentionnés au paragraphe 1 équivaut à l'acceptation de la requête, et entraîne l'obligation de reprendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée ".
3. La décision de transfert d'un demandeur d'asile vers l'État membre responsable au vu de la consultation du fichier Eurodac ne peut être prise qu'après l'acceptation de la reprise en charge par l'État requis, saisi dans le délai de deux mois à compter de la réception du résultat de cette consultation. Le juge administratif, statuant sur des conclusions dirigées contre la décision de transfert et saisi d'un moyen en ce sens, prononce l'annulation de la décision de transfert si elle a été prise alors que l'État requis n'a pas été saisi dans le délai de deux mois ou sans qu'ait été obtenue l'acceptation par cet État de la reprise en charge de l'intéressé. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de former sa conviction sur ce point au vu de l'ensemble des éléments versés au dossier par les parties. S'il peut écarter des allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées, il ne saurait exiger de l'auteur du recours que ce dernier apporte la preuve des faits qu'il avance.
4. L'arrêté contesté mentionne que le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait, à la suite du résultat positif Eurodac, saisi les autorités suédoises le 21 octobre 2022 d'une demande de reprise en charge de M. B en application du b) du 1 de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, demande qui aurait été acceptée par ces autorités le 26 octobre 2022. Toutefois, ces éléments, contestés par le requérant dans la présente instance, ne sauraient être tenus pour établis alors que le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui n'a produit aucune observation avant la clôture de l'instruction, ne justifie ni de la date du résultat positif d'Eurodac, ni de la saisine des autorités suédoises, ni de leur réponse favorable à la demande de reprise en charge. Dans ces conditions, il ne peut être tenu pour établi que les autorités françaises ont saisi les autorités suédoises d'une demande de reprise en charge de M. B dans le délai deux mois qui leur était imparti ni que les autorités suédoises ont implicitement ou explicitement accepté sa reprise en charge avant que ne soit prescrit son transfert en Suède.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 2 janvier 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de son transfert aux autorités suédoises.
En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :
6. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / () / 4° L'étranger doit être remis aux autorités d'un autre État en application de l'article L. 621-1 () ".
7. Eu égard au point 5 du présent jugement, M. B est également fondé à demander l'annulation de la décision d'assignation à résidence dont il fait l'objet.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre V. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".
9. L'annulation de la mesure de transfert prononcée en raison du non-respect du délai de deux mois imposé par l'article 23 du règlement Dublin III implique nécessairement, si aucune circonstance ne s'y oppose, que la France soit responsable de l'examen de la demande d'asile et que soient prises les mesures qui en découlent. En revanche, l'annulation de la mesure au motif que le ou les États requis, saisis dans le délai de deux mois, n'ont ni implicitement ni explicitement accepté la reprise en charge, implique seulement que l'autorité administrative réexamine la situation du demandeur à la date de l'annulation.
10. Le motif d'annulation retenu relatif à la circonstance qu'il ne peut être tenu pour établi que les autorités françaises ont saisi les autorités suédoises d'une demande de reprise en charge de M. B dans le délai deux mois qui leur était imparti, implique nécessairement, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle et ressortant des pièces du dossier, que la demande d'asile de M. B soit traitée par les autorités françaises. Il y a lieu donc lieu, sur le fondement des dispositions précitées, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de mettre M. B en possession d'une attestation de demande d'asile lui permettant de présenter sa demande d'asile en France, dans un délai d'un mois.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
11. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " La commission ou la désignation d'office ne préjuge pas de l'application des règles d'attribution de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat. Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté () ". En application de l'article 39 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles, modifié par l'article 3 du décret n°2021-810 du 24 juin 2021 : " () Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat dans le cadre d'une procédure mentionnée à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est dispensé de déposer une demande d'aide ".
12. M. B bénéficiant de l'assistance d'un avocat commis d'office, il y a lieu de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à Me Gonultas, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 2 janvier 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a prononcé le transfert de M. B aux autorités suédoises est annulé.
Article 2 : L'arrêté du 2 janvier 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a prononcé l'assignation à résidence de M. B pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de mettre M. B en possession d'une attestation de demande d'asile lui permettant de présenter sa demande d'asile en France, dans un délai d'un mois.
Article 4 : L'État versera à Me Gonultas la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Gonultas et au préfet d'Ille-et-Vilaine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 janvier 2023.
La magistrate désignée,
signé
L. C La greffière d'audience,
signé
A. Gauthier
La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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