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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2300118

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2300118

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2300118
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème Chambre
Avocat requérantDEMAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 janvier 2023 et 14 novembre 2023, M. A E, M. et Mme C et D E, représentés par Me Vallantin, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner solidairement le département des Côtes-d'Armor, la commune de Grâces et la commune de Guingamp à verser à M. A E, M. C E et Mme D E, la somme de 31 585 euros avec intérêts au taux légal et capitalisation depuis la demande préalable du 5 octobre 2022 ;

2°) de mettre à la charge solidaire du département des Côtes-d'Armor, de la commune de Grâces et de la commune de Guingamp le versement de la somme de 4 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Et, à titre subsidiaire,

3°) de condamner avant dire droit et à titre provisionnel, solidairement l'ensemble des défendeurs aux mêmes sommes ;

4°) de désigner avant dire droit un Expert judiciaire afin de déterminer la date de consolidation des blessures subies par M. A E.

Ils soutiennent que :

- en matière de dommages subis par l'usager d'un ouvrage public, la responsabilité de l'administration est présumée ;

- la commune de Grâces a commis une faute en ouvrant au public un terrain non homologué et ne respectant pas les règles de sécurité ;

- le département des Côtes-d'Armor et la commune de Guingamp ont commis une faute en mettant à la disposition de joueurs un stade non homologué, ne respectant pas les règles de sécurité et insuffisamment entretenu ;

- les préjudices subis par M. A E ont été causés directement par l'ouvrage public défectueux, c'est-à-dire du grillage de clôture mal implanté : à trop grande proximité des joueurs et avec cochets métalliques dangereux tournées vers les joueurs ;

- M. C E et Mme D E sont victimes par ricochet de l'accident de leur fils A.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 25 mai et 27 septembre 2023, le département des Côtes-d'Armor, représenté par Me Pierson, conclut au rejet de la requête, à ce que sa mise hors de cause soit prononcée, à titre, subsidiaire, à la condamnation solidaire de la commune de Grâces, de la commune de Guingamp à le garantir de toute condamnation portée à son encontre, en tout état de cause, à la réduction de l'indemnisation demandée par M. A E à de plus justes proportions, et au rejet de l'indemnisation sollicitée par M. et Mme E au titre de leurs préjudices patrimoniaux et leur préjudice moral, et de condamner la partie succombant à lui verser solidairement la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- il ne saurait lui être reproché d'avoir commis une faute en mettant à la disposition de joueurs un stade non homologué, ne respectant pas les règles de sécurité et insuffisamment entretenu ;

- les moyens soulevés par les consorts E ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 31 mai et 11 décembre 2023, la commune de Guingamp, représentée par Me Demay, conclut au rejet de la requête, à ce que sa mise hors de cause soit prononcée, à titre, subsidiaire, à la condamnation du département des Côtes-d'Armor et à la commune de Grâces à la garantir de toute condamnation portée à son encontre, à titre, très subsidiaire, à la réduction de l'indemnisation demandée par M. A E à de plus justes proportions au titre des frais de tierce personne temporaire, du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées, du préjudice esthétique temporaire, du déficit fonctionnel permanent et du préjudice esthétique permanent, au rejet des autres demandes des Consorts E, et de condamner la partie succombant à lui verser solidairement la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- elle doit être mise hors de cause ;

- les moyens soulevés par les consorts E ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 juin et 7 novembre 2023, la commune de Grâces, représentée par le cabinet d'avocats Ares, conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à ce qu'il soit ordonné sa mise hors de cause, rejet des demandes d'appel à garantie formées par la commune de Guingamp et le département des Côtes-d'Armor, de mettre à la charge des consorts E la somme de 2 500 sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à titre subsidiaire, à la condamnation solidaire de la commune de Guingamp et du département des Côtes-d'Armor à la garantir de toute condamnation portée à son encontre, au rejet de l'ensemble des demandes de M. A E afférentes à ses préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux permanents, en l'absence de date de consolidation fixée par l'expert, au rejet des demandes des M. et Mme E, à la limitation d'une provision à M. A E au montant de 6 645 euros, à la condamnation solidaire de la commune de Guingamp et du département des Côtes-d'Armor à la garantir de toute condamnation portée à son encontre, et à ce que la commune de Guingamp et le département des Côtes-d'Armor ou l'un à défaut de l'autre ou sous la garantie de l'un donnée à l'autre, à lui verser la somme de 2 500 sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle doit être mise hors de cause ;

- les moyens soulevés par les consorts E ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 14 août 2019 par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur B ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Roux,

- les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public,

- et les observations de Me Vallantin, représentant les consorts E, de Me Férard, représentant la commune de Grâces et Me Demay représentant la commune de Guingamp.

Considérant ce qui suit :

1. Le 23 septembre 2018, lors d'un match de football opposant les clubs de Guingamp Mayotte et Bourbriac au stade de Kerpaour situé sur la commune de Grâces, M. A E a chuté contre le grillage situé en pourtour du terrain et s'est gravement blessé à la main droite.

A la demande des consorts E, le tribunal a ordonné le 31 janvier 2019, la réalisation de l'expertise médicale de M. A E. La demande préalable indemnitaire du 5 octobre 2022 adressée par les consorts E au département des Côtes-d'Armor, à la commune de Grâces et à la commune de Guingamp tendant à la réparation de leurs préjudices a été implicitement rejetée. Les consorts E demandent au tribunal de condamner solidairement le département des Côtes-d'Armor, la commune de Grâce et la commune de Guingamp à verser à M. A E, M. C E et Mme D E, la somme de 31 585 euros avec intérêts au taux légal et capitalisation depuis la demande préalable du 5 octobre 2022.

Sur la responsabilité :

2. Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation d'un préjudice qu'il estime imputable à cet ouvrage de rapporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité entre le préjudice invoqué et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en rapportant, à son tour, la preuve soit de l'entretien normal de l'ouvrage, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un cas de force majeure.

3. Il est constant que M. A E s'est blessé le 23 septembre 2018 lors d'un match de football en s'ouvrant la main droite après avoir chuté sur le grillage d'enceinte du terrain de football, grillage notamment maintenu au moyen de poteaux comprenant des crochets orientés vers l'intérieur du stage. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que le positionnement du grillage à l'endroit de l'accident, à savoir 1,93 mètres, ne respecte pas la distance minimale de 2,5 mètres, non contestée, et prévue par le règlement des terrains et installations sportives 27 février 2009 de la fédération française de football. Par suite, M. A E est fondé à rechercher la responsabilité du maître de l'ouvrage pour défaut d'entretien normal.

4. Il résulte de la convention d'utilisation des équipements sportifs du collège Albert Camus de Grâces par la ville de Guingamp convenue par le conseil général des Côtes-d'Armor, le collège Albert Camus de Grâces et la commune de Guingamp, qui si elle n'est pas signée a été exécutée depuis 2014, que le département des Côtes-d'Armor est propriétaire notamment du terrain de football situé dans l'enceinte de ce collège. Si cette convention stipule que " Les utilisateurs devront prendre connaissance des règles de sécurité propres à chaque équipement mis à disposition et consulter régulièrement le cahier de suivi en matière d'entretien et y porter toutes les observations nécessaires. [et que] S'agissant des ERP [Etablissement recevant du public] des 4 premières catégories, les utilisateurs devront s'assurer du passage de la commission de sécurité et prendre connaissance du procès-verbal. Le collège informera les deux autres parties du passage de la Commission de Sécurité ainsi que du contenu du Procès-Verbal. Le collège a en particulier à charge les contrôles et vérifications réglementaires obligatoires. ", il ne s'en déduit pas que les communes de Guingamp et de Grâces devraient assurer l'entretien normal de l'ouvrage au sens des principes rappelés au point 2. Dans ces conditions, seul le département des Côtes-d'Armor doit être regardé comme responsable du maintien d'un défaut de conception de la clôture constitutif d'un défaut d'entretien normal de l'ouvrage public. Il s'ensuit, au regard de ce qui a été rappelé au point 3 que la responsabilité du département des Côtes-d'Armor est engagée à l'égard des

Consorts E.

Sur les préjudices :

5. Si l'expert judiciaire, mandaté par le tribunal, n'a pas fixé de date de consolidation de l'état de santé de M. A E dans le rapport d'expertise médicale qu'il a déposé le

21 juin 2019, toutefois, il résulte de l'instruction que cet état de santé a été regardé comme consolidé le 22 juillet 2020 par le Dr de F exerçant au sein du CHU de Rennes et l'ayant opéré et suivi pour une plaie de la loge hypothénar droite avec stripping du nerf ulnaire et de l'artère ulnaire.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

6. M. A E demande le remboursement de frais de déplacements pour un montant de 1 536 euros. Le montant de ces frais s'explique partiellement par la circonstance que le requérant a dû se rendre à cinq consultations médicales au centre hospitalier de Guingamp, pour une, et au CHU de Rennes, pour quatre, ainsi que pour se rendre à l'expertise du docteur B. Il y a donc lieu d'accorder la somme de 805,63 euros à M. A E. En revanche, il n'apparaît pas que la démission de M. A E de G de H serait en lien direct avec les conséquences de l'accident, circonstance qui s'oppose à ce que les frais de déménagement de G soient indemnisés. De même, sans autre justification, les frais de déplacement relatifs à la consultation d'un conseil ne sauraient être indemnisés.

7. L'expert a évalué le besoin d'assistance par tierce personne à raison d'une heure par jour pendant la période de classe 3 durant 25 jours, soit vingt-cinq heures et de trois heures par semaine jusqu'au 30 novembre 2018 soit dix-huit heures (3 heures x 6 semaines). Pour ces périodes, les frais d'assistance nécessités par le requérant peuvent être évalués, par application d'un taux horaire de 13 euros tenant compte des charges patronales et des majorations de rémunération pour travail le dimanche, sur une base de 412 jours par an pour tenir compte des congés et des jours fériés, à la somme de 559 euros (43 heures x 13 euros).

En ce qui concerne les préjudices extra-patrimoniaux :

8. L'expert a retenu le déficit fonctionnel temporaire à raison de 100 % durant

trois jours du 23 septembre 2018 au 26 septembre 2018, de 50 % durant vingt-cinq jours du

27 septembre 2018 au 21 octobre 2018 et à 25 % durant quarante jours du 22 octobre 2018 au

30 novembre 2018. Il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 408 euros.

(3 jours x 16 + 25 jours x 8 + 40 jours x 4).

9. Les souffrances ont été évaluées par l'expert à 3 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à 4 000 euros.

10. L'expert évalue le préjudice esthétique temporaire à 2/7 et mentionne également qu'" on peut retenir un dommage esthétique temporaire autonome depuis l'accident constitué dans un premier temps par l'attelle et actuellement par l'aspect de la main avec griffe des 4ème et

5ème doigts et position " vicieuse " d'exclusion [et qu']on peut espérer, après une kinésithérapie adaptée, une récupération de la main dans le schéma corporel. " Il sera fait une juste appréciation de chef de préjudice en l'indemnisant à hauteur de 1 000 euros.

11. M. A E est atteint d'un déficit fonctionnel permanent imputable à son accident qui a été évalué à 5% par l'expert. Ce poste de préjudice doit, pour un homme de 18 ans à la date de consolidation, être fixé à la somme de 6 000 euros.

12. L'expert évalue le préjudice esthétique permanent à 1/7 qui se caractérise par une cicatrice de 14,5 cm. Il sera fait une juste appréciation de chef de préjudice en l'indemnisant à hauteur de 1 000 euros.

13. Le préjudice sexuel se définit comme une atteinte aux organes sexuels primaires et secondaires, une perte du plaisir lié à l'accomplissement de l'acte sexuel ou une impossibilité ou une difficulté à procréer. Les séquelles de M. A E ne se rattachent à aucune de ces différents aspects, de sorte que sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

14. Il résulte de ce qui est dit aux points 6 à 13 que la somme de 13 772,63 euros doit être mise à la charge du département des Côtes-d'Armor à verser à M. A E.

15. Par ailleurs, M. et Mme E, parents de A, sont fondés à demander la condamnation du département des Côtes-d'Armor à leur verser à chacun la somme de 500 euros au titre de leurs troubles dans les conditions d'existence et de leur préjudice moral.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

16. Les consorts E ont droit aux intérêts sur les sommes mentionnées aux points 14 et 15 à compter du 7 octobre 2022 date de la notification de la demande préalable formée auprès du département des Côtes-d'Armor. Les intérêts seront capitalisés à compter du 7 octobre 2023, date à laquelle une année d'intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de

cette date.

Sur les appels en garantie :

17. D'une part, faute d'engagement la responsabilité des communes de Guingamp et Grâces, il y a lieu de rejeter les conclusions d'appel à garantie formées à leur encontre par le département des Côtes-d'Armor. D'autre part, faute de condamnation de ces deux communes leurs appels à garantie ne peuvent être que rejetés.

Sur les dépens :

18. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre les frais de l'expertise confiée au docteur B, liquidés et taxés à la somme de 1 000 euros par l'ordonnance visée plus haut du 14 août 2019, à la charge définitive du département des Côtes-d'Armor.

Sur les frais liés au litige :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département des Côtes-d'Armor, la somme globale de 1 500 euros à verser aux Consorts E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et de rejeter l'ensemble des conclusions des autres parties fondées sur les mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Le département des Côtes-d'Armor est condamné à verser à M. A E la somme de 13 772,63 euros en réparation de ses préjudices et à M. et Mme E, chacun, une somme de 500 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 7 octobre 2022 et de leur capitalisation à compter du 7 octobre 2023 puis à chaque échéance annuelle.

Article 2 : Les frais et honoraires de l'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 000 euros par l'ordonnance du président du tribunal administratif de Rennes en date du 14 août 2019, sont mis à la charge du département des Côtes-d'Armor.

Article 3 : Le département des Côtes-d'Armor versera aux Consorts E la somme globale de 1 500 euros au titre de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par les communes de Guingamp et de Grâces sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à M. et Mme C et

D E, au Département des Côtes-d'Armor, à la commune de Guingamp et à la commune de Grâces.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

M. Le Bonniec, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

P. Le Roux

Le président,

signé

G. Descombes

Le greffier,

signé

J-M. Riaud

La République mande et ordonne au préfet des Côtes-d'Armor en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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