mercredi 3 mai 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2300359 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | MAONY |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 janvier 2023, Mme D E, représentée par Me Maony, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 décembre 2022 par lequel le préfet du Finistère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation, l'ensemble dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Mme E soutient que :
S'agissant du refus de titre de séjour :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;
- elle méconnaît l'autorité de la chose jugée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 février 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.
Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- et les observations de Me Mazroui substituant Me Maony, représentant Mme E, présente à l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E, ressortissante russe née en 1971, est entrée en France le 25 mai 2018 sous couvert d'un visa de court séjour accompagnée de son fils mineur, né en 2006. Après l'échec d'une procédure de transfert vers la République tchèque, sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 septembre 2020. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile le 29 juin 2021. Le préfet du Finistère, par un arrêté du 19 août 2021, a décidé d'obliger Mme E à quitter le territoire français. Cet arrêté a été annulé par le tribunal administratif de Rennes le 15 octobre 2021. Par arrêté du 23 novembre 2021, le préfet du Finistère a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme E sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. L'arrêté portant obligation de quitter le territoire français a été annulé par le tribunal administratif de Rennes le 31 janvier 2022. Le 13 juin 2022, Mme E a, de nouveau, sollicité un titre de séjour. Par un arrêté du 5 décembre 2022, le préfet du Finistère a rejeté cette demande, a également obligé Mme E à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. Aux termes de l'article R. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine () ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes desquelles : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme E séjourne en France avec son fils depuis mai 2018. De nombreuses attestations justifient de son adhésion à la Croix Rouge française et de sa participation depuis quatre ans en qualité de bénévole aux activités de l'association pour l'ouverture de la boutique solidaire deux à trois fois par semaine. Mme E maîtrise le français et démontre avoir suivi des cours à cette fin. Il ressort également de nombreuses attestations, notamment de professeurs et de parents d'élèves, que son fils, scolarisé en 1ère STMG et délégué de sa classe, a obtenu son brevet avec mention Bien, est très impliqué dans sa scolarité et a tissé des liens amicaux en France. Mme E fait valoir qu'elle et son fils n'ont plus aucune nouvelle de son mari de nationalité russe qui avait quitté le domicile familial depuis plusieurs mois quand elle a elle-même quitté la Russie avec son fils, ce qui est établi par la production du jugement de divorce du 3 mars 2023, intervenu postérieurement à la décision attaquée. La requérante se prévaut également de liens personnels en France, dont elle justifie par la production de nombreuses attestations, notamment celle de son compagnon, M. B A, de nationalité française. Mme E produit également une promesse d'embauche délivrée le 15 avril 2022 par le restaurant Da Franco à Gouesnou pour un emploi d'aide cuisine, ainsi que la demande d'autorisation de travail datée du 27 mai 2022 liée à ce contrat de travail. Elle a été employée de novembre 2021 à janvier 2022 en qualité de femme de ménage puis de serveuse au sein de l'établissement " Gens de mer " à Brest et en tant qu'aide à domicile de mars à décembre 2022. Au vu de l'ensemble de ces éléments, la décision refusant à Mme E la délivrance d'un titre de séjour porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision du 5 décembre 2022 portant refus de séjour opposée à Mme E ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et celle fixant le pays de renvoi.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, en application des dispositions citées au point précédent, que le préfet du Finistère délivre à Mme E une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans l'attente, de délivrer à Mme E une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Maony, avocate de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Maony de la somme de 1 000 euros.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Finistère du 5 décembre 2022 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère de délivrer à Mme E, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ".
Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Maony, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Maony renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, au préfet du Finistère et à Me Maony.
Délibéré après l'audience du 12 avril 2023, à laquelle siégeaient :
M. Etienvre, président,
M. Albouy, premier conseiller,
Mme Tourre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2023.
La rapporteure,
signé
L. CLe président,
signé
F. Etienvre
La greffière,
signé
S. Guillou
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026