mercredi 12 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2301508 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 19 mars et 16 mai 2023, Mme C E épouse D, représentée par Me Vervenne, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 janvier 2023 par lequel le préfet du Finistère l'a obligée à quitter le territoire français, a déterminé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de procéder au réexamen de sa situation, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son avocat sur le fondement des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d'une délégation de signature ;
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle a été prise sur " proposition du secrétaire général " de la préfecture et méconnaît les articles R. 431-20 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 24 de la charte de l'Union européenne ;
S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;
S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;
- elle méconnaît le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit, des règles résultant des engagements internationaux de la France et des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.
Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration, notamment son article L. 211-2 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport F Tourre a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante arménienne née en 1987, est entrée en France le 27 décembre 2018 accompagnée de son époux et de leurs trois enfants mineurs. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 août 2021. Les recours formés contre cette décision ont été rejetés par la Cour nationale du droit d'asile le 2 décembre 2021 puis le 31 mars 2022 pour irrecevabilité manifeste. Par un arrêté du 5 janvier 2023, le préfet du Finistère a obligé Mme D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays à destination duquel elle sera, le cas échéant, renvoyée et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme D demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. A B, directeur de cabinet du préfet du Finistère. Par un arrêté 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Finistère a donné délégation à M. Christophe Marx, secrétaire général de la préfecture pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, à l'exception de certains au nombre desquels ne figurent pas les actes en matière de police des étrangers et en cas d'absence et d'empêchement du secrétaire général, l'article 2 précise que cette délégation de signature sera exercée par M. A B, directeur de cabinet. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée manque en fait et doit ainsi être écarté.
3. En deuxième lieu, la circonstance que la décision attaquée ait été prise sur proposition du secrétaire général de la préfecture ne méconnaît aucun texte ou principe. En tout état de cause, l'article R. 431-20 et les articles suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont relatifs à la délivrance de titres de séjour par le préfet et non à l'énoncé d'obligations de quitter le territoire français. Par suite, le moyen doit être écarté.
4. En troisième lieu, l'arrêté attaqué, après avoir visé les textes applicables, fait état de la situation administrative F D, notamment concernant le rejet de sa demande présentée au titre de l'asile et l'absence de demande de titre de séjour. Il indique également les éléments tenant à la situation familiale et personnelle de l'intéressée. Par ailleurs, le préfet du Finistère a examiné la situation F D notamment au regard des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a exposé les circonstances le conduisant à estimer qu'une obligation de quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Ainsi, la décision en litige énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.
5. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la motivation de la décision attaquée, que le préfet du Finistère a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation personnelle de la requérante.
6. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. Mme D soutient que le centre de ses intérêts personnels et familiaux ainsi que ceux de ses enfants sont en France et se prévaut de son intégration et des relations affectives établies sur le territoire français. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la requérante n'est présente en France que depuis quatre ans, que cette durée de présence s'explique par l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile et qu'elle n'a sollicité aucun autre titre de séjour que celui qu'elle aurait pu obtenir au titre de l'asile. Si Mme D produit des justificatifs de salaires ponctuels en qualité d'emploi familial, justifie avoir suivi des cours de français et produit des attestations faisant état de bénévolat pour la Croix Rouge, il n'est fait état d'aucune autre insertion de la requérante que ce soit au plan social ou professionnel. Par ailleurs, Mme D ne démontre pas avoir noué des liens personnels et familiaux en France et ne produit aucun élément de nature à établir qu'elle est dépourvue de toute attache familiale ou personnelle en Arménie, pays dans lequel elle a vécu jusqu'à l'âge de 35 ans. Enfin, son époux faisant également l'objet d'une mesure d'éloignement, Mme D n'établit pas être dans l'impossibilité de poursuivre sa vie privée et familiale avec celui-ci et ses enfants en dehors du territoire français ni que ces derniers ne pourraient poursuivre une scolarité normale ou des études en Arménie. Il résulte de l'ensemble de ces considérations que Mme D n'est pas fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français porterait une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale au regard des motifs au vu desquels elle a été prise, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet n'a pas davantage commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle.
8. En sixième lieu, aux termes des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Aux termes des stipulations de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Les enfants ont droit à la protection et aux soins nécessaires à leur bien-être. Ils peuvent exprimer leur opinion librement. Celle-ci est prise en considération pour les sujets qui les concernent, en fonction de leur âge et de leur maturité. / 2. Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. / 3. Tout enfant a le droit d'entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt ".
9. L'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre F D n'a ni pour objet ni pour effet de la séparer de ses deux enfants mineurs à la date de la décision attaquée, Sinam né en 2005 et Khudo né en 2012. Si ce dernier était scolarisé en CE1, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait pas poursuivre une scolarité de même nature en Arménie. S'agissant de Sinam, aucune pièce ne vient justifier du suivi d'une scolarité pour l'année 2022-2023. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Finistère a omis d'accorder une attention primordiale à l'intérêt des enfants mineurs F Mme D et a, par suite, méconnu les stipulations précitées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Enfin, en ce qui concerne l'aîné, Tamaz, il ressort des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté attaqué, celui-ci, né le 19 août 2004, était majeur. Il s'ensuit que les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ne peuvent être utilement invoquées.
10. Il en résulte que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 6 janvier 2023 l'obligeant à quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant l'Arménie comme pays de destination :
11. En premier lieu, la décision fixant le pays de renvoi vise les dispositions des articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application, mentionne la situation administrative et personnelle F D et fait état de l'absence de risques en cas de retour dans son pays d'origine. Elle comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit donc être écarté.
12. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la motivation de la décision attaquée, que le préfet du Finistère a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation personnelle F D.
13. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit précédemment, la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre F D n'est pas entachée d'illégalité. La requérante n'est en conséquence pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision.
14. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 5 janvier 2023 fixant le pays de renvoi.
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
15. En premier lieu, Mme D n'est pas fondée, compte-tenu de ce qui a été dit précédemment, à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.
16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
17. Il résulte des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, tenir compte des critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
18. Compte tenu de la durée du séjour F D en France, de l'absence de liens particulièrement intenses sur le territoire hormis ses enfants et son époux, lequel fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, quand bien même sa présence sur le territoire ne représente pas une menace pour l'ordre public et nonobstant l'absence de précédente mesure d'éloignement, le préfet du Finistère n'a pas procédé à une inexacte application des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 ni méconnu des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France en édictant à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.
19. En dernier lieu, à supposer que Mme D se prévale d'une rupture du principe d'égalité de traitement par rapport à son époux, elle ne se trouve pas dans la même situation que celui-ci dès lors qu'elle n'a pas déposé de demande de titre de séjour. Le moyen invoqué doit être écarté.
20. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'interdiction de retour qui lui est opposée.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
21. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".
22. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 :
23. Les dispositions visées ci-dessus font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme D demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La requête F D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E épouse D et au préfet du Finistère.
Délibéré après l'audience du 28 juin 2023, à laquelle siégeaient :
M. Etienvre, président,
M. Albouy, premier conseiller,
Mme Tourre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2023.
La rapporteure,
signé
L. TourreLe président,
signé
F. Etienvre
La greffière,
signé
S. Guillou
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026