mercredi 14 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2301509 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés respectivement les 19 mars et 16 mai 2023, Mme C B, représentée par Me Vervenne, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet du Finistère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'oblige à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou au titre de l'admission exceptionnelle au séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ou, à défaut, d'enjoindre au préfet du Finistère de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement un récépissé valant autorisation provisoire de séjour, valable le temps nécessaire à ce réexamen ;
3°) de condamner l'État à verser à Me Vervenne une somme de 2 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
- la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle a été prise sur proposition du secrétaire général de la préfecture sans que cette consultation soit prévue par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision n'est pas suffisamment motivée en droit et en fait ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle invoque, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour à l'appui de ses conclusions en annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire ;
- l'obligation de quitter le territoire n'est pas suffisamment motivée dès lors que le préfet n'y procède pas à un examen du risque de violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sa situation au regard de cet article n'a pas été suffisamment examinée ;
- elle invoque, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire à l'appui de ses conclusions en annulation de la décision fixant le pays de renvoi ;
- la décision fixant le pays de renvoi n'est pas suffisamment motivée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mai 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.
Par une décision du 23 février 2023, la présidente du bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Albouy,
- et les observations de Me Douard, substituant Me Vervenne, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, est une ressortissante albanaise, née en 1971, qui est entrée irrégulièrement en France le 4 novembre 2013 accompagnée de ses trois enfants alors mineurs. Le 27 décembre 2013, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile, mais sa demande a été rejetée, d'abord par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides, puis par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 31 août 2015. Mme B a toutefois obtenu, en février 2016, la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé, qui a été renouvelé jusqu'au 4 décembre 2017. Le 27 septembre 2017, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Cette demande a été rejetée par un arrêté du préfet du Finistère du 25 septembre 2018, portant également obligation de quitter le territoire français. Cet arrêté a été annulé par un jugement du tribunal du 20 décembre 2018 enjoignant par ailleurs au préfet de réexaminer la situation de Mme B. Par un arrêté du 23 janvier 2019, le préfet du Finistère a rejeté une nouvelle fois la demande du 27 décembre 2017 et obligé l'intéressée à quitter le territoire français. Le recours de Mme B contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal du 12 avril 2019, confirmé par une ordonnance de cour administrative de Nantes du 17 septembre 2019. Le 6 juillet 2020, Mme B a sollicité son admission exceptionnelle au séjour auprès des services de la préfecture du Finistère. Cette demande a été rejetée par un arrêté du 2 novembre 2020 refusant de lui délivrer un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français. L'intéressée a formé un recours en annulation contre cet arrêté qui a été rejeté par un jugement du tribunal du 1er mars 2021. L'appel interjeté contre ce jugement a été rejeté par une ordonnance de la cour administrative d'appel de Nantes du 16 septembre 2021. Le 30 juin 2022, Mme B a déposé une nouvelle demande d'admission exceptionnelle au séjour auprès des services de la préfecture du Finistère. Par l'arrêté attaqué du 29 novembre 2022, le préfet du Finistère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Albanie comme pays de renvoi.
Sur les conclusions en annulation :
En ce qui concerne la légalité de la décision relative au droit au séjour :
2. En premier lieu, la circonstance que l'arrêté attaqué ait été pris sur proposition du secrétaire général de la préfecture ne méconnaît aucun texte ou principe. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet s'est senti lié par cette proposition et aurait méconnu l'étendue de sa compétence.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne l'ensemble des circonstances de fait et de droit au regard desquelles le préfet du Finistère a décidé de rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme B. Il analyse ainsi l'ensemble des éléments invoqués par l'intéressée à l'appui de sa demande, avant de les écarter comme ne caractérisant ni une circonstance exceptionnelle ni une considération humanitaire au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la requérante, l'autorité préfectorale a également examiné de façon motivée sa situation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de l'absence ou de l'insuffisance de motivation de la décision refusant à Mme B un titre de titre séjour doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".
5. Il est constant que Mme B n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour de plein droit, mais uniquement son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si l'arrêté attaqué vise les articles L. 423-23 et L. 421-1 de ce code, c'est uniquement en tant que les titres de séjour pouvant être délivrés sur le fondement de l'article L. 435-1 du même code sont ceux régis par ces deux autres articles et non à l'occasion d'un examen de la situation l'intéressée au regard des dispositions de l'article L. 423-23. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant.
6. S'il est établi que Mme B a quitté l'Albanie afin de fuir les violences qu'elle et ses enfants subissaient de la part de son conjoint, ces évènements sont antérieurs à son arrivée en France en novembre 2013 et l'existence d'un risque actuel d'être à nouveau exposée à de telles violences n'est pas démontré, la requérante ne faisant que rappeler les circonstances de son départ d'Albanie et précisant avoir rompu les liens avec son ex-conjoint. Si Mme B était présente en France depuis neuf ans à la date de l'arrêté attaqué, elle ne peut pas utilement se prévaloir de cette durée dès lors qu'elle résulte de son refus de déférer à deux arrêtés portant obligation de quitter le territoire successifs devenus définitifs, et qu'hormis l'autorisation provisoire de séjour qui lui a été remise dans l'attente du réexamen de sa situation à la suite du jugement du tribunal du 20 décembre 2018, elle n'est plus titulaire d'un titre de séjour en cours de validité depuis le 4 décembre 2017. Par ailleurs, si Mme B fait valoir que son fils cadet A, né en 2003, est désormais titulaire d'un titre de séjour, qui était valable jusqu'au 14 avril 2023, obtenu sur le fondement de l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne soutient pas être à sa charge, mais au contraire qu'il serait à sa charge, alors qu'elle ne justifie pas de ressources particulières et qu'il est majeur. Les deux autres enfants de la requérante sont également majeurs et font l'objet de mesure d'éloignement. Par suite le préfet du Finistère n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en estimant que l'admission au séjour à titre exceptionnel de Mme B ne répondait pas à des considérations humanitaires.
7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme B tendant à l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour doivent être rejetée.
En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; (). ".
9. En premier lieu, Mme B n'étant pas fondée à soutenir que la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour est illégale, elle ne peut utilement soulever cette illégalité par la voie de l'exception à l'appui des conclusions de sa requête tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués. ". Il résulte de ces dispositions que la motivation d'une décision portant obligation de quitter le territoire français se confond avec celle portant refus de titre de séjour dont elle découle nécessairement et n'implique, par conséquent, pas de mention spécifique lorsque ce refus est lui-même motivé et que les dispositions législatives qui permettent d'assortir ce refus d'une obligation de quitter le territoire français ont été rappelées. La décision refusant à Mme B la délivrance d'un titre de séjour étant, ainsi que cela est relevé au point 3, suffisamment motivée et l'arrêté précisant que la décision portant obligation de quitter le territoire est prise sur le fondement du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tiré de ce que cette dernière décision ne serait pas suffisamment motivée ne peut qu'être écarté.
11. En troisième lieu, Mme B fait valoir qu'elle n'a plus de liens avec son ex-conjoint qui, au demeurant, était violent avec elle et avec leurs enfants et que ses parents, qui vivaient en Albanie, sont décédés. Il est toutefois constant que deux de ses enfants, âgés de 27 et 24 ans ont fait l'objet de mesures d'éloignement, se maintiennent irrégulièrement sur le territoire français, et ont donc vocation à rejoindre l'Albanie, où leur mère a vécu jusqu'à l'âge de 42 ans. Mme B, qui n'établit pas qu'aucun autre membre de sa famille ne résiderait en Albanie, ne peut, ainsi, soutenir que la mesure d'éloignement la contraint à être isolée de sa famille. Elle ne peut utilement se prévaloir d'une durée de présence en France de neuf ans, dès lors qu'elle se maintient irrégulièrement sur le territoire français depuis 2019, malgré deux décisions définitives portant obligation de quitter le territoire et ne justifie pas d'une intégration particulière dans la société française. Au regard de l'ensemble de ces éléments et de ceux relatés au point 6, le préfet du Finistère a pu, sans porter une atteinte disproportionnée au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale ni commettre d'erreur manifeste d'appréciation, décider de l'obliger à quitter le territoire français. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.
12. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet du Finistère a procédé à un examen complet de la situation de Mme B avant de décider de l'obliger à quitter le territoire français.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme B tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire doivent être rejetées.
En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :
14. En premier lieu, Mme B n'étant pas fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire est illégale, elle ne peut utilement invoquer cette illégalité par la voie de l'exception à l'appui des conclusions de sa requête tendant à l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi.
15. En deuxième lieu, en visant les dispositions des articles L. 721-3 à L. 721-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et en relevant que l'intéressée n'apporte aucun élément permettant de considérer qu'elle serait exposée à des peines ou traitements contraires à cette convention en cas de retour dans son pays, le préfet du Finistère a suffisamment motivé la décision par laquelle il a fixé le pays de renvoi, dès lors que Mme B n'établit pas qu'elle aurait fait état à l'appui de sa demande d'un risque actuel auquel l'exposerait un retour en Albanie.
Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :
16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de Mme B présentées aux fins d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante. Par suite, la demande présentée par Mme B sur le fondement de ces dispositions, doit être rejetée.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet du Finistère.
Délibéré après l'audience du 31 mai 2023, à laquelle siégeaient :
M. Etienvre, président,
M. Albouy, premier conseiller,
M. Tourre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2023.
Le rapporteur,
signé
E. AlbouyLe président,
signé
F. Etienvre
La greffière,
signé
S. Guillou
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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