mercredi 14 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2301513 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 mars et 16 mai 2023, Mme B A, représentée par Me Vervenne, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet du Finistère a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet du Finistère, à titre principal, de lui délivrer dans un délai d'un mois, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou un titre portant la mention " vie privée et familiale " au regard des motifs exceptionnels, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation privée et familiale et de lui délivrer un récépissé valant autorisation provisoire de séjour dans un délai de trois jours, le temps de cet examen ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
S'agissant du refus de séjour :
- la décision est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence de fondement législatif ou réglementaire prévoyant que la décision doive intervenir sur proposition du secrétaire général de la préfecture ;
- la décision n'est pas motivée ;
- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;
- le préfet a commis une erreur manifeste au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision a été prise par une personne n'ayant pas compétence ;
- la décision sera annulée en raison de l'illégalité du refus de séjour ;
- la décision, qui ne fait pas d'examen des craintes en cas de renvoi vers le Congo ou la Côte d'Ivoire, indépendamment des décisions prises par les instances d'asile, porte atteinte aux dispositions des articles L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision emporte des conséquences excessives sur sa vie privée et familiale ;
- la décision a des conséquences excessives sur l'intérêt supérieur de ses enfants ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- la décision a été prise par une personne n'ayant pas compétence ;
- la décision n'est pas motivée ;
- la décision porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle par décision du 23 février 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Etienvre,
- et les observations de Me Douard, substituant Me Vervenne, et représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A est une ressortissante kosovare née en 1978. Entrée en France, selon ses déclarations, en compagnie de son époux, le 29 août 2016, elle a sollicité l'asile. Cette demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 30 novembre 2017. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 26 juin 2018. Le 25 septembre 2018, le préfet du Finistère a pris un arrêté de refus de séjour et portant obligation de quitter le territoire français. Le recours formé contre cet arrêté a été rejeté par le tribunal administratif de Rennes le 30 octobre 2018. L'appel de Mme A a également été rejeté le 23 avril 2019. Le 27 juin 2022, l'intéressée a demandé à être admise exceptionnellement au séjour. Par arrêté du 1er décembre 2022, le préfet du Finistère a rejeté cette demande, a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le refus de séjour :
2. En premier lieu, la circonstance que la décision attaquée ait été prise sur proposition du secrétaire général de la préfecture ne méconnaît aucun texte ou principe. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que le préfet s'est senti lié par cette proposition et aurait méconnu l'étendue de sa compétence.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui n'est pas stéréotypé, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé.
4. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes desquelles : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. Si Mme A réside en France avec son époux et leurs quatre enfants depuis plus de six années, celle-ci s'est maintenue pour l'essentiel dans des conditions irrégulières et n'a pas déféré à une précédente mesure d'éloignement. Par ailleurs, rien ne s'oppose à ce que Mme A poursuive sa vie familiale avec ses enfants et son époux, lequel fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale alors même que ses deux derniers enfants sont scolarisés, que son époux a travaillé et dispose d'une promesse d'embauche ni à soutenir que le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.
6. En quatrième lieu, Mme A ne peut se prévaloir utilement des termes de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, qui est dépourvue de dispositions impératives à caractère général.
7. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dispositions que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Aux termes, par ailleurs, des stipulations de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Les enfants ont droit à la protection et aux soins nécessaires à leur bien-être. Ils peuvent exprimer leur opinion librement. Celle-ci est prise en considération pour les sujets qui les concernent, en fonction de leur âge et de leur maturité. / 2. Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. / 3. Tout enfant a le droit d'entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt. ".
8. En se bornant à indiquer que la décision attaquée va affecter indéniablement la situation de ses enfants mineurs, Mme A n'établit pas que le préfet n'a pas accordé une attention primordiale à l'intérêt supérieur de ces derniers ni méconnu les dispositions de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
9. En premier lieu, le préfet du Finistère a donné, par arrêté du 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Finistère du 28 juillet 2022, délégation à M. Christophe Marx, secrétaire général de la préfecture du Finistère, à l'effet de signer, en toutes matières, tous les actes relevant des attributions du préfet à l'exclusion de certains d'entre eux au nombre desquels ne figurent pas la décision attaquée.
10. En deuxième lieu, Mme A n'est pas fondée, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, à exciper de l'illégalité de la décision par laquelle le préfet a refusé de l'admettre exceptionnellement au séjour.
11. En troisième lieu, le moyen tiré de ce que l'intéressée éprouve des craintes en cas de retour au Congo ou en Côte d'Ivoire doit être écarté comme inopérant dès lors que la décision attaquée n'a pas pour objet de fixer le pays de renvoi.
12. En quatrième et dernier lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5 et 8
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
13. En premier lieu, le préfet du Finistère a donné, par arrêté du 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Finistère du 28 juillet 2022, délégation à M. Christophe Marx, secrétaire général de la préfecture du Finistère, à l'effet de signer, en toutes matières, tous les actes relevant des attributions du préfet à l'exclusion de certains d'entre eux au nombre desquels ne figurent pas la décision attaquée.
14. En deuxième lieu, en indiquant que la décision ne contrevenait pas aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que Mme A n'apportait aucun élément permettant de considérer qu'elle serait exposée à des peines ou traitements contraires à cette convention en cas de retour dans son pays d'origine, le préfet a satisfait aux exigences de motivation.
15. En troisième et dernier lieu, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5 et 8
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction présentées par Mme A ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
Sur les conclusions tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement au conseil de Mme A d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet du Finistère.
Délibéré après l'audience du 31 mai 2023, à laquelle siégeaient :
M. Etienvre, président,
M. Albouy, premier conseiller,
Mme Tourre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2023.
Le président-rapporteur,
signé
F. EtienvreL'assesseur le plus ancien,
signé
E. Albouy
La greffière,
signé
S. Guillou
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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