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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303278

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303278

mercredi 20 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303278
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantGOURLAOUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juin 2023, et un mémoire enregistré le 25 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Gourlaouen, demande, dans le dernier état de ses écritures, au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, née du silence gardé sur sa demande du 7 juillet 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français avec un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre à cette autorité, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gourlaouen d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît l'article R. 5221-20 du code du travail ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée au regard des critères à prendre en compte au titre de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Ambert et les observations de Me Gourlaouen, représentant M. B, ont été entendus au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain, né le 1er juin 1979, est entré en France le 1er juin 2016 sous couvert d'un titre de séjour italien. Il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée. Le 7 juillet 2022, il a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé sur sa demande. Par un arrêté du 20 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français avec un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de deux ans. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, née du silence gardé sur sa demande du 7 juillet 2022, et d'annuler l'arrêté du 20 juin 2024. Cet arrêté s'est substitué à la décision implicite de rejet née du silence gardé sur sa demande du 7 juillet 2022. Les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet doivent ainsi être regardées comme dirigées contre l'arrêté du 20 juin 2024.

Sur les conclusions en annulation du refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des motifs de fait et de droit au vu desquels le préfet d'Ille-et-Vilaine a pris la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour. Cet arrêté s'étant substitué à la décision implicite de rejet née du silence gardé sur sa demande du 7 juillet 2022, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation en l'absence de communication des motifs de la décision implicite de rejet ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué précise que M. B est entré en France le 1er juin 2016, qu'il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée, et qu'il est célibataire et sans enfant à charge. Il mentionne également qu'il fait valoir, au titre de son insertion professionnelle, une promesse d'embauche pour un poste de peintre, une demande d'autorisation de travail le concernant établie le 3 février 2021 pour un emploi de maçon finisseur/peintre, des bulletins de salaire pour les périodes de novembre à décembre 2019, janvier à décembre 2020 et janvier à mars 2021. La circonstance qu'il ne mentionne pas la demande d'autorisation de travail le concernant qui aurait été adressée à la préfecture le 13 février 2024 est sans incidence sur sa légalité. Au vu de ces éléments, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa situation doit être écarté.

4. En troisième lieu, si M. B soutient que l'arrêté attaqué méconnaît l'article R. 5221-20 du code du travail, cet article est relatif aux conditions de délivrance des autorisations de travail et ne régit pas les conditions de délivrance des titres de séjour portant la mention " salarié ". Le moyen est ainsi inopérant et doit être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France pour une durée d'un an au minimum () reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an, renouvelable et portant la mention " salarié " éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles. / Après trois ans de séjour régulier en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent peuvent obtenir un titre de séjour de dix ans. Il est statué sur leur demande en tenant compte des conditions d'exercice de leurs activités professionnelles et de leurs moyens d'existence. ()". Aux termes de l'article 9 du même accord : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

6. L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l'article 9 de cet accord. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

7. Si M. B soutient que l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il exerce une activité professionnelle depuis le 2 novembre 2019, ce moyen est, ainsi qu'il a été dit au point 6, inopérant et doit être écarté.

8. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 1er juin 2016 et a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée. M. B joint au dossier des bulletins de salaire attestant de l'exercice d'une activité professionnelle de novembre 2019 à mars 2021 et indique avoir une promesse d'embauche pour un poste de peintre maçon. La circonstance que l'arrêté attaqué mentionne que M. B ne détient aucun diplôme ou qualification professionnelle afin d'exercer le métier de peintre maçon est sans incidence sur sa légalité. Aucun document ne vient attester de l'exercice d'une activité professionnelle par M. B depuis mars 2021. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas entaché sa décision refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " d'une erreur manifeste d'appréciation. Le moyen doit ainsi être écarté.

9. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 1er juin 2016 et a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée. Il est célibataire et sans enfant à charge et aucun membre de sa famille n'est présent sur le territoire français. Son éloignement ne porte ainsi pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doit ainsi être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation du refus de titre de séjour doivent être rejetées.

Sur les conclusions en annulation de l'obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 2, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé.

13. En deuxième lieu, pour les motifs énoncés aux points 3 et 10, les moyens tirés du défaut d'examen particulier de sa situation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

14. En troisième lieu, les conclusions à fin d'annulation du refus de titre de séjour étant rejetées, l'exception d'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour doit être écartée.

15. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : / 1° N'ayant pas satisfait à l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français dans les formes et les délais prescrits par l'autorité administrative () ".

16. Il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit ainsi être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur les conclusions en annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français :

18. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

19. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 1er juin 2016 et a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 30 avril 2021, qui n'a pas été exécutée. Compte tenu de l'ancienneté de sa présence sur le territoire français et alors qu'il n'est pas allégué que la présence de M. B sur le territoire français représente une menace pour l'ordre public, le préfet a, en édictant une interdiction de retour d'une durée de deux ans, entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

20. Il résulte de ce qui précède que l'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement, qui fait droit aux seules conclusions à fin d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. B, n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. Il n'y pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à la charge de l'Etat, qui n'est pas pour l'essentiel la partie perdante, au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 20 juin 2024 du préfet d'Ille-et-Vilaine est annulé en tant seulement qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. B.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Gourlaouen et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 6 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 novembre 2024.

Le rapporteur,

signé

A. AmbertLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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