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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2303792

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2303792

mercredi 22 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2303792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juillet 2023, M. B D demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2023 par lequel le préfet de l'Eure l'a expulsé du territoire français et a fixé comme pays de destination le Mali ;

2°) d'enjoindre à cette autorité de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté préfectoral d'expulsion :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de fait ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ambert,

- et les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant malien né en 1979, est entré en France en 2005. Il a obtenu des titres de séjour de 2005 à 2007 puis est resté sur le territoire en situation irrégulière. Il a été incarcéré en 2012 et a été condamné le 18 juin 2014 à huit ans d'emprisonnement par la cour d'assises des Yvelines pour des faits de " viol commis sur une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité " et le 4 novembre 2015 à dix ans d'emprisonnement pour viol par la cour d'assises de Paris. Le 7 octobre 2022, la commission d'expulsion, qui s'est réunie à Dreux, a rendu un avis favorable à son expulsion. Par un arrêté du 16 mai 2023, le préfet de l'Eure l'a expulsé du territoire français et a fixé comme pays de destination le Mali. Il a été placé au centre de rétention administrative de Rennes le 8 juillet 2023. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de l'arrêté d'expulsion du 16 mai 2023 et de la décision fixant le Mali comme pays de destination.

2. Il y a lieu, en raison de l'urgence, d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 11-1 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements : " Le préfet de département est compétent en matière d'entrée et de séjour des étrangers ainsi qu'en matière de droit d'asile. ". Par un décret du 20 juillet 2022, publié au Journal officiel de la République française le 21 juillet 2022, M. C A a été nommé préfet de l'Eure à compter du 23 août 2022. M. A était donc compétent pour édicter l'arrêté d'expulsion du 16 mai 2023 ainsi que la décision fixant le Mali comme pays de destination. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté préfectoral du 16 mai 2023 vise notamment les dispositions de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application et mentionne la situation administrative et personnelle de l'intéressé, notamment ses deux condamnations pénales des 18 juin 2014 et 4 novembre 2015 par les cours d'assises des Yvelines et de Paris, l'absence d'attaches réelles et intenses sur le territoire ainsi que l'absence d'appels téléphoniques et de visites depuis son incarcération. Elle comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

5. En troisième lieu, M. D estime que l'arrêté est entaché d'une erreur de fait dès lors qu'il est indiqué à tort, selon lui, que ses deux enfants résident au Mali et qu'il ne participe ni à l'entretien ni à l'éducation de ses enfants. Il n'apporte toutefois aucun élément attestant de la présence de ses deux enfants sur le territoire français. Il n'apporte pas davantage d'élément relatif à sa contribution à l'éducation de ses enfants. Le moyen doit donc être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3. ". Aux termes de l'article L. 631-2 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle. / 1° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an ; / () Par dérogation au présent article, l'étranger mentionné aux 1° à 4° peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 s'il a été condamné définitivement à une peine d'emprisonnement ferme au moins égale à cinq ans. () ". Il ressort des pièces du dossier que M. D a été condamné le 18 juin 2014 à huit ans d'emprisonnement par la cour d'assises des Yvelines pour des faits de " viol commis sur une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité " et le 4 novembre 2015 à dix ans d'emprisonnement pour viol par la cour d'assises de Paris. Il résulte de l'ensemble de ces circonstances que la présence en France de M. D constituait encore, à la date de l'arrêté d'expulsion attaqué, une menace grave pour l'ordre public. M. D n'apporte aucun élément attestant de la présence de ses deux enfants sur le territoire français et n'apporte pas davantage d'élément relatif à sa contribution à l'éducation de ses enfants. Il a en outre été condamné à une peine d'emprisonnement ferme supérieure à cinq ans. Il ne peut ainsi pas se prévaloir de la protection spécifique prévue par les dispositions de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré en France en 2005 à l'âge de vingt-six ans. Son père est décédé en France le 30 août 2019. Il a sept frères et sœurs, dont seule une sœur est présente en France. M. D s'est marié avec une ressortissante malienne avec laquelle il a eu deux enfants nés en 2003 et 2005 au Mali. M. D n'apporte aucun élément attestant de la présence de ses deux enfants sur le territoire français. Il n'apporte pas davantage d'élément relatif à sa contribution à l'éducation de ses enfants. Il est constant que M. D n'a pas reçu d'appels téléphoniques ni de visites durant sa période d'incarcération. M. D a passé dix-huit ans de présence en France dont douze années passées en détention. Il n'établit ainsi pas disposer d'attaches importantes en France. Eu égard à la gravité pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français, le préfet de l'Eure n'a ainsi pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché l'arrêté d'expulsion du 16 mai 2023 et la décision fixant le Mali comme pays de destination d'erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Compte tenu de ce qui précède, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2023.

Le rapporteur,

signé

A. AmbertLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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