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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2304462

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2304462

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2304462
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 août 2023, Mme A C, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de convoquer un interprète en langue géorgienne lors de l'audience publique ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

3°) d'annuler l'arrêté du 28 juillet 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a déterminé le pays de destination ;

4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ou de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son avocate sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que " l'intérêt supérieur des enfants " ;

S'agissant de la fixation du pays de destination :

- cette décision est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 août 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration, notamment son article L. 211-2 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tourre,

- et les observations de Me Berthaut, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissant géorgienne, est entrée en France le 19 octobre 2017 avec son époux, M. D. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 29 juin 2018. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 17 avril 2019. Par un arrêté du 28 juillet 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine a obligé Mme C à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a déterminé le pays de destination. Par la présente requête, l'intéressée demande, à titre principal, l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande de convocation d'un interprète :

2. Aux termes de l'article R. 776-23 du code de justice administrative : " Dans le cas où l'étranger, qui ne parle pas suffisamment la langue française, le demande, le président nomme un interprète qui doit prêter serment d'apporter son concours à la justice en son honneur et en sa conscience. Cette demande peut être formulée dès le dépôt de la requête introductive d'instance. Lors de l'enregistrement de la requête, le greffe informe au besoin l'intéressé de la possibilité de présenter une telle demande () ".

3. Ces dispositions sont exclusivement applicables au recours présenté par l'étranger qui est placé en rétention ou assigné à résidence. Mme C n'est pas placée dans l'une de ces situations. Les conclusions à fin de convocation d'un interprète ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, Mme C soutient que la décision attaquée est insuffisamment motivée dès lors qu'elle ne mentionne pas l'état de santé de son époux, M. D, alors que celui-ci nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il ne peut bénéficier d'un traitement adapté en Géorgie. Toutefois, la décision attaquée vise les textes dont il est fait application, rappelle le parcours en France de Mme C, le rejet de sa demande d'asile, sa situation personnelle et familiale et indique que son époux fait l'objet d'un arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français. L'arrêté attaqué comporte ainsi les considérations de droit et de fait sur lesquels le préfet s'est fondé pour obliger Mme C à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté en litige ni des autres pièces du dossier que le préfet d'Ille-et-Vilaine ne se serait pas livré à un examen particulier de la situation de Mme C préalablement à l'édiction de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Contrairement à ce que fait valoir la requérante, le préfet n'avait pas à examiner les conséquences de la mesure d'éloignement sur la situation de M. D dans l'arrêté obligeant Mme C à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que l'autorité préfectorale n'a pas procédé à un examen sérieux de la situation de la requérante doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes desquelles : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Mme C fait valoir que son époux, M. D, souffre de plusieurs maladies graves dont le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) et qu'il n'aura pas de traitement approprié en Géorgie, qu'elle est une aide quotidienne pour celui-ci, alors qu'il ne peut effectuer seul tous les gestes de la vie courante et qu'elle subvient à ses besoins du fait de l'emploi qu'elle occupe. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet les 26 octobre 2021 et 28 juillet 2023 de deux arrêtés portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français. Il ressort du second arrêté que pour refuser de délivrer à M. D le titre de séjour sollicité, le préfet d'Ille-et-Vilaine s'est notamment fondé sur l'avis émis le 24 mai 2023 par le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration selon lequel, d'une part, l'état de santé de l'intéressé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais pour lequel il peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Mme C produit en cours d'instance des pièces relatives à la prise en charge dont bénéficie son époux sur le territoire français et dont il ressort qu'il présente une infection par le VIH, une maladie vasculaire avec risque thrombo-embolique, une discarthrose rachidienne et une dépendance sous traitement de substitution avec un syndrome anxio-dépressif. Les pièces médicales du dossier et les rapports publiés en 2021 et 2022 par des étudiants de Sciences Po qui sont allés 10 jours en Géorgie ne contredisent pas valablement l'appréciation portée par le collège de médecins de l'OFII, puis par le préfet d'Ille-et-Vilaine, selon laquelle l'intéressé peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. En tout état de cause, Mme C ne démontre pas être le soutien au quotidien de son époux malade. La requérante se prévaut, par ailleurs, de son intégration dans la société française. Si Mme C produit un contrat à durée indéterminée pour deux heures de ménage par quinzaine au domicile d'un particulier ainsi qu'un contrat à durée déterminée daté du 3 mai 2020 pour deux heures de ménage hebdomadaire en remplacement d'une personne en congé de maternité, il n'est fait état d'aucune autre insertion de la requérante que ce soit au plan social ou professionnel. En outre, l'intéressée ne démontre pas avoir noué des liens personnels et familiaux en France et ne produit aucun élément de nature à établir qu'elle est dépourvue de toute attache familiale ou personnelle en Géorgie. Enfin, son époux faisant également l'objet d'une mesure d'éloignement, elle n'établit pas être dans l'impossibilité de poursuivre sa vie privée et familiale en dehors du territoire français. Il résulte de l'ensemble de ces considérations que Mme C n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale au regard des motifs au vu desquels elle a été prise, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dispositions que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Mme C fait valoir, sans plus de précisions, que " l'intérêt supérieur des enfants " fait obstacle à la mesure d'éloignement contestée. Il ressort de l'arrêté attaqué que l'intéressée est mère d'un enfant, B D, que ce dernier ne justifie pas résider sur le territoire français et qu'il est inconnu du fichier des étrangers. En tout état de cause, à la date de l'arrêté attaqué, cet enfant, né en 1990, était majeur. Ainsi, à supposer que Mme C ait entendu invoquer le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, ces stipulations ne peuvent être utilement invoquées.

10. Il suit de là que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont elle a fait l'objet.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, faute, pour Mme C, d'avoir démontré l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, le moyen tiré de cette illégalité, invoquée, par voie d'exception, à l'appui de sa contestation de la décision fixant le pays de renvoi, doit être écarté.

12. En deuxième lieu, il ne résulte pas des pièces du dossier qu'en fixant la Géorgie comme pays de destination de la mesure d'éloignement décidée à l'égard de Mme C, le préfet se serait, s'agissant de l'appréciation de la réalité des risques allégués par cette dernière, estimé lié par les décisions de l'OFPRA et de la CNDA qui ont rejeté sa demande d'asile ou aurait insuffisamment apprécié sa situation personnelle au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il appartient à l'étranger qui invoque la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales de justifier de la réalité, de la nature et de la gravité des risques qu'il encourt personnellement dans le pays de renvoi.

14. Mme C soutient qu'elle risque, ainsi que son époux, d'être exposée à de mauvais traitements en cas de retour en Géorgie, d'une part, du fait des autorités, en raison de l'engagement politique de M. D en faveur du Mouvement national uni (MNU), alors qu'il existe aujourd'hui de graves tensions et un risque permanent de violences à l'encore des sympathisants de ce mouvement, et d'autre part, du fait de son entourage et des autorités, en raison de la séropositivité de son époux. Au soutien de ses allégations, Mme C cite deux rapports faisant état de discrimination et de stigmatisation envers des patients séropositifs non en Géorgie mais dans le monde. En tout état de cause, si la séropositivité de M. D a pu être à l'origine d'un certain ostracisme auquel il aurait pu être confronté en Géorgie, cette seule circonstance, au demeurant non étayée, ne revêt pas un caractère de gravité tel qu'elle puisse être assimilée à peines ou traitements inhumains ou dégradants. Par ailleurs, en se bornant à citer un article du Monde sur la campagne électorale en Géorgie d'août 2016 et un article de la Commission pour le respect des obligations et engagements des États membres du Conseil de l'Europe concernant l'indépendance de la magistrature, Mme C n'établit pas être personnellement et actuellement exposée au risque de subir dans son pays d'origine des traitements prohibés par les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, alors que l'OFPRA et la CNDA ont jugé que ses craintes étaient infondées. Dès lors, la décision fixant le pays de renvoi n'a pas méconnu les stipulations l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination dont elle a fait l'objet.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

18. Les dispositions visées ci-dessus font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme C demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

signé

L. TourreLe président,

signé

G. Descombes

La greffière,

signé

L. Garval

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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