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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2305531

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2305531

lundi 16 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2305531
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 et 14 octobre 2023, M. A B, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Gonultas, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2023 par lequel le préfet du Finistère lui fait obligation de quitter sans délai le territoire français, fixe le pays de destination et lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente dans le même délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son avocat sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il n'a pas été précédé d'un examen approfondi de sa situation personnelle ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la durée de l'interdiction.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 octobre 2023, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 13 octobre 2023 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. B pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2011-672 du 16 juin 2011 ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne C-383/13 du 10 septembre 2013, C-166/13 du 5 novembre 2014 et C-249/13 du 11 décembre 2014 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Tronel, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tronel,

- les observations de Me Gonultas, représentant M. B, qui développe les moyens exposés dans les écritures ;

- les explication de M. B, de Mme C, sa conjointe et de M. B G, son frère, qui font état de la volonté de M. B de s'insérer en France et de fonder une famille,

- et les observations de M. E, représentant le préfet du Finistère, qui développe les arguments exposés dans les écritures en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions d'annulation :

1. Dans le cas où l'un des motifs d'une décision administrative s'avère erroné, le juge peut procéder à la neutralisation de ce motif s'il apparaît qu'il résulte de l'instruction que la considération du ou des autres motifs légaux aurait suffi à déterminer l'administration à prendre la même décision.

En ce qui concerne les moyens communs :

2. Le préfet du Finistère a donné délégation, selon arrêté du 21 août 2023, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, à Mme D F, cheffe du service de l'immigration et de l'intégration et signataire de l'arrêté attaqué, aux fins, notamment, de signer les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. Il ressort des pièces du dossier que le préfet rappelle, dans l'arrêté contesté, outre les considérations de droit en constituant le fondement, le passif délictueux de M. B, le non-respect par celui-ci de plusieurs mesures d'éloignement, ainsi que sa situation personnelle et familiale. L'arrêté est par suite, suffisamment motivé.

4. En revanche, en indiquant que M. B, de nationalité albanaise, ne justifie pas de son domicile et de son mariage avec une ressortissante française, alors qu'il ressort des pièces du dossier, ainsi que l'intéressé l'avait expressément indiqué lors de son audition par les services de police le 9 octobre 2023, qu'il est marié depuis le 12 février 2022 et vit en couple rue Georges Melou à Brest, le préfet a retenu un motif erroné et n'a pas procédé à un examen suffisant de la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne les moyens propres à l'obligation de quitter le territoire français sans délai :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ". En application des dispositions de l'article L. 612-2 du même code, le préfet peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire lorsque le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. B est défavorablement connu des services de police pour des faits d'usage de faux documents administratifs commis le 25 novembre 2014, pour sept faits de vol commis le 13 novembre 2015. Il a en outre été condamné à trois mois d'emprisonnement par le tribunal judiciaire de Brest le 15 novembre 2018 pour des faits d'aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d'un étranger sur le territoire d'un État partie au protocole contre le trafic illicite de migrant. Il a été détenu provisoirement du 15 novembre 2015 au 24 mai 2014 pour des faits aggravés de vol par ruse et effraction dans un local d'habitation, ayant donné lieu à une condamnation de dix mois d'emprisonnement par le tribunal judiciaire de Brest du 8 juin 2017 et à une incarcération du 31 décembre 2017 au 22 janvier 2018. Il a été condamné par ce même tribunal le 30 mai 2022 à une peine de douze mois d'emprisonnement, assortie du sursis probatoire de six mois pendant vingt-quatre mois pour des faits commis le 24 juin 2021 de violence en réunion suivie d'incapacité supérieur à huit jours. Le 8 octobre 2023, il a été placé en garde à vue pour des faits de violence volontaires en réunion avec arme. Eu égard à la nature, la gravité croissante et la répétition des faits commis par le requérant, ainsi qu'à leur caractère relativement récent, le préfet du Finistère a pu, sans faire une inexacte appréciation des circonstances de l'espèce, estimer que sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B, vit irrégulièrement en France et s'est soustrait à quatre précédentes mesures d'éloignement prises à son encontre en 2014, 2015, 2018 et 2021. S'il est marié à une ressortissante française depuis le 12 février 2022, il ne justifie pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine où réside son père comme il a été indiqué à l'audience. Enfin, il ne justifie pas, par les attestions et la promesse d'embauche produites, compte tenu de ce qui a été précédemment exposé, d'une insertion particulière en France. Par suite, la mesure d'éloignement prise à son encontre ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

8. Il ne résulte pas de l'instruction que le préfet, en obligeant M. B à quitter le territoire français sans délai en raison de la menace qu'il représente pour l'ordre public, n'aurait pas pris la même décision s'il avait tenu compte, de la situation familiale réelle du requérant. Il y a donc lieu de neutraliser le motif erroné relatif à la situation familiale de M. B.

En ce qui concerne les moyens propres à l'interdiction de retour :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

10. Pour fixer à trois ans l'interdiction de retour en France de M. B, le préfet a tenu compte de la menace qu'il représente pour l'ordre public, du fait qu'il s'était précédemment soustrait à l'exécution de quatre mesures d'éloignement, mais également de ce que la stabilité, l'ancienneté et la communauté de vie du couple qu'il forme avec une ressortissante française n'étaient pas établies. Cependant, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait pris la même mesure d'interdiction s'il avait retenu que M. B est marié à une ressortissante française depuis le 12 février 2022 avec qui il vit en couple depuis plusieurs années. Par suite et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre elle, il y a lieu d'annuler l'interdiction faite à M. B de retourner en France pendant trois ans.

11. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du préfet du Finistère du 10 octobre 2023 est annulé en tant seulement qu'il interdit à M. B le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les conclusions d'injonction :

12. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 10 octobre 2023 uniquement en tant qu'il interdit à M. B le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, n'implique ni la délivrance d'un titre de séjour, ni un réexamen de la situation de l'intéressée. Les conclusions d'injonction présentées en ce sens doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. L'État ne perdant pas pour l'essentiel, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à sa charge la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Finistère du 10 octobre 2023 est annulé en tant seulement qu'il interdit à M. B le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Finistère.

Lu en audience publique le 16 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

N. TronelLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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