Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2305572

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2305572
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantARCHIMEDE AVOCATS & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 octobre 2023 et 19 avril 2024, la société par actions simplifiée (SAS) Solano Investissements, représentée par Me Pilato, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d’impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre de l’année 2019 ainsi que des intérêts de retard correspondants ;

2°) de mettre à la charge de l’État une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


Elle soutient que c’est à bon droit qu’elle a déduit de son résultat au titre de l’année 2019, sur le fondement des dispositions du 5° du 1 de l’article 39 du code général des impôts, la provision pour dépréciation de créances, d’un montant de 450 000 euros.


Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 avril 2024 et 1er juillet 2025, la directrice de la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Ouest conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :

- le rapport de M. Le Bonniec,
- les conclusions de Mme Doisneau-Herry, rapporteure publique,
- et les observations de Me Ducerf pour la société Solano Investissements.



Considérant ce qui suit :


1. La société Solano Investissements, qui détient la totalité du capital de la société marocaine Chrono Intérim Maroc, a signé avec celle-ci une convention de trésorerie le 1er janvier 2015. En vertu de celle-ci, elle a régulièrement consenti des avances de trésorerie à cette société. L’en-cours de ces avances s’élevait, le 31 décembre 2019, à la somme de 1 034 352,43 euros. Au titre de l’exercice clos le 31 décembre 2019, la société Solano Investissements a enregistré une provision pour dépréciation de cette créance, à hauteur de 450 000 euros. En 2021, elle a fait l’objet d’une vérification de comptabilité, qui portait sur la période du 16 janvier 2018 au 31 décembre 2019, à l’issue de laquelle l’administration a remis en cause la déduction de l’intégralité de cette provision pour dépréciation au titre de l’exercice 2019 au motif que le risque de non-recouvrement de la créance détenue par la société requérante sur sa filiale Chrono Intérim Maroc n’était pas suffisamment établi et qu’ainsi, cette provision ne respectait pas les dispositions du 5° du 1 de l’article 39 du code général des impôts, tant dans son principe que dans son montant. Cette rectification a été notifiée à la société Solano Investissements, le 25 juin 2021, selon la procédure contradictoire. La société a présenté des observations auxquelles l’administration a répondu en maintenant la rectification. Après la mise en recouvrement de la cotisation supplémentaire à l’impôt sur les sociétés, assortie d’intérêts de retard, la société a formé une réclamation, qui a été rejetée le 16 août 2023. La société Solano Investissements demande au tribunal de prononcer la décharge de cette cotisation et de ces intérêts de retard.

Sur le bien-fondé de l’impôt :

2. Aux termes de l’article 38 sexies de l’annexe III au code général des impôts, dans sa rédaction applicable aux impositions en litige : « La dépréciation des immobilisations qui ne se déprécient pas de manière irréversible (…) donne lieu à la constitution de provisions dans les conditions prévues au 5° du 1 de l'article 39 du code général des impôts. ». Aux termes de l’article 39 de ce code, applicable en matière d’impôt sur les sociétés en vertu de l’article 209 du même code, dans sa rédaction applicable aux impositions en litige : « 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant (…) notamment : / (…) 5° Les provisions constituées en vue de faire face à des pertes ou charges nettement précisées et que des événements en cours rendent probables, à condition qu’elles aient été effectivement constatées dans les écritures de l’exercice. (…) ».
3. Aux termes de l’article 38 quater de l’annexe III au code général des impôts : « Les entreprises doivent respecter les définitions édictées par le plan comptable général, sous réserve que celles-ci ne soient pas incompatibles avec les règles applicables pour l'assiette de l'impôt. ». Aux termes du 1 de l’article 214-5 du plan comptable général, dans sa rédaction applicable : « La dépréciation d'un actif est la constatation que sa valeur actuelle est devenue inférieure à sa valeur nette comptable ». Aux termes de l’article 214-17 de ce même plan : « Pour apprécier s'il existe un quelconque indice qu'un actif ait pu perdre de la valeur, une entreprise doit au minimum considérer les indices suivants : / Externes : valeur de marché, changements importants, taux d'intérêt ou de rendement, / Internes : obsolescence ou dégradation physique, changements importants dans le mode d'utilisation, performances inférieures aux prévisions ».

4. Si, en vertu des règles gouvernant l’attribution de la charge de la preuve devant le juge administratif, applicables sauf loi contraire, il incombe, en principe, à chaque partie d’établir les faits nécessaires au succès de sa prétention, les éléments de preuve qu’une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu’à celle-ci. Il appartient, dès lors, au contribuable, pour l’application des dispositions précitées du code général des impôts, de justifier tant du montant des créances de tiers, amortissements, provisions et charges qu’il entend déduire du bénéfice net défini à l’article 38 du code général des impôts que de la correction de leur inscription en comptabilité, c'est-à-dire du principe même de leur déductibilité.

5. Alors qu’il n’est d’ailleurs pas contesté, d’une part, que la société requérante, qui n’entretient pas de relations commerciales avec sa filiale marocaine, n’a sollicité le règlement des créances consenties à celle-ci ni au titre de l’exercice 2019 ni antérieurement, d’autre part, qu’un courriel du 7 mai 2021, consulté par le vérificateur, indiquait que la société requérante n’envisageait pas d’abandon de créance au profit de sa filiale marocaine et en attendait un retour à meilleure fortune et, enfin, que cette filiale ne faisait pas même l’objet, au Maroc, d’une procédure équivalente à une procédure collective, la société requérante se borne à produire des liasses fiscales marocaines de sa filiale au titre d’années postérieures à celles en litige ainsi que celle propre à l’exercice clos le 31 décembre 2019, qui fait certes apparaître un résultat imposable de -577 758,38 dirhams en 2019 et de -813 325,51 dirhams en 2018 mais des « produits d’exploitation » en nette augmentation (5 618 422,42 dirhams en 2019 contre 3 657 466,46 dirhams en 2018). Ce faisant, et en se référant, en des termes généraux, à la situation financière de sa filiale, la société requérante ne justifie pas qu’un événement antérieur à la clôture de l’exercice 2019 révélait effectivement qu’à cette dernière date, la valeur actuelle de la créance détenue par elle sur sa filiale était susceptible d’être devenue inférieure à sa valeur d’inscription en comptabilité. Au demeurant, elle n’a pas enregistré, au titre de l’exercice 2019, de dépréciation des titres de sa filiale marocaine. Elle ne justifie donc pas, ainsi qu’il lui revient pourtant, de la correcte inscription en comptabilité de la provision en litige. C’est donc à bon droit que l’administration a estimé que cette provision ne remplissait pas les critères de déductibilité énoncés à l’article 39 du code général des impôts et à l’article 38 sexies de l’annexe III à ce code.

6. Par ailleurs, à supposer que la société requérante ait entendu se prévaloir, sur le terrain de l’article L. 80 A du livre des procédures fiscales, des prévisions du BOI-BIC-PROV-40-20 n°140, celles-ci ne comportent pas d’interprétation de la loi fiscale différente de celle dont il est fait application dans le présent jugement.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société Solano Investissements tendant à la décharge de la cotisation supplémentaire d’impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujettie au titre de l’année 2019 ainsi que des intérêts de retard correspondants doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8.
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’état, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la société Solano Investissements au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.


D é C I D E :


Article 1er : La requête de la SAS Solano Investissements est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Solano Investissements et à la directrice de la direction spécialisée de contrôle fiscal Centre-Ouest.



Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,
M. Albouy, premier conseiller,
M. Le Bonniec, premier conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.



Le rapporteur,


signé


J. Le Bonniec
Le président,


signé


T. Jouno


La greffière,


signé


S. Guillou



La République mande et ordonne au ministre de l’action et des comptes publics en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.