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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2305746

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2305746

vendredi 27 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2305746
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantOUESLATI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 octobre 2023 à 10h27, M. B A, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 octobre 2023 par lequel le préfet du Calvados lui fait obligation de quitter sans délai le territoire français, fixe le pays de destination et lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation administrative.

Il soutient que :

la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été entendu préalablement à son édiction ;

- méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale de droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- est illégale, par voie d'exception de la légalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

la décision fixant le pays de destination :

- est illégale, par voie d'exception de la légalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

la décision d'interdiction de retour sur le territoire national :

- est illégale, par voie d'exception de la légalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 24 octobre 2023 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. A pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Grondin, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Grondin,

- les observations orales de Me Oueslati, avocate commise d'office, représentant M. A, qui conclut en outre à ce que l'État soit condamné à verser une somme de 1 000 euros au profit de son conseil au titre des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991,

- et les explications de M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né le 1er janvier 1990, est entré régulièrement en France le 18 janvier 2019, sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour. Du 13 mars 2019 au 20 février 2022, il a bénéficié d'un titre de séjour en qualité de conjoint d'un citoyen suisse. Le 21 octobre 2023, il a été interpellé puis placé en garde à vue par les services de police de Caen pour des faits de violences conjugales sur personne vulnérable. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 22 octobre 2023 par lequel le préfet du Calvados lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a fait interdiction de tout retour sur le territoire national pour une durée d'un an.

Sur les conclusions d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, à la date de l'arrêté litigieux, M. A bénéficie de près de quatre années de présence en France, dont trois en situation régulière. Il atteste de son intégration professionnelle dès lors qu'il a travaillé à de nombreuses reprises alors qu'il était en situation régulière, en qualité d'employé de restauration, d'animateur enfants ou polyvalent, d'équipier polyvalent, d'hôte de caisse, ou encore de responsable animation. En outre, il atteste être en couple avec une ressortissante française depuis la fin de l'année 2021, ainsi qu'en justifient sa déclaration d'impôt sur le revenu 2020 établie le 24 septembre 2021, ou encore le contrat de travail conclut avec la société E. Leclerc en décembre 2021. A ce titre, la circonstance selon laquelle des bulletins de salaires postérieurs mentionnent une autre adresse à Villers-le-Lac n'est pas de nature à remettre en cause la vie commune qu'il partage avec sa compagne, dès lors qu'il s'agit de l'adresse qui était mentionnée sur son titre de séjour valable jusqu'au 20 février 2022, et qu'il communiquait à ses employeurs. Par ailleurs, il est constant que sa compagne est enceinte depuis le mois de juillet 2023 et qu'il est le père du futur enfant à naitre ainsi qu'elle en a attesté par écrit. Enfin, si la compagne du requérant a indiqué lors de son audition du 21 octobre 2023 vouloir se séparer de M. A à la suite de leur altercation, elle était présente à l'audience et a produit des attestations postérieures aux termes desquelles elle indique que la présence du père de l'enfant est nécessaire " pour une stabilité familiale " et pour le développement de l'enfant, et qu'elle regrettait ces paroles prononcées " sous le coup de la colère ", qu'ils se disputent rarement, et qu'ils n'avaient pas l'intention de se séparer. Dans ces conditions, en faisant obligation à M. A de quitter le territoire français, le préfet du Calvados a porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, eu égard aux buts poursuivis par l'administration. Par suite, il a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler la décision faisant obligation à M. A de quitter le territoire français, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête. Par voie de conséquence, il y a lieu d'annuler la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de destination, et la décision d'interdiction de retour sur le territoire national.

Sur les conclusions d'injonction :

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

6. L'exécution du présent jugement implique seulement, conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le réexamen de la situation de M. A, ainsi que la délivrance à l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Calvados de procéder à ce réexamen dans les trente jours suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. D'une part, il appartient à l'avocat désigné d'office qui entend obtenir le versement à son profit de la somme mise à la charge de la partie perdante de formuler expressément une demande tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle provisoire au bénéfice de son client. En l'espèce, dès lors que M. A, qui a bénéficié de l'assistance d'un avocat désigné d'office, n'a pas sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle, les conclusions soulevées durant l'audience tendant à la mise à la charge de l'État d'une somme de 1 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées. D'autre part, Me Oueslati a été désignée d'office pour représenter M. A et bénéficiera donc nécessairement de la rétribution prévue à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, le requérant, qui n'établit pas avoir exposé des frais supérieurs à ceux correspondant à cette rétribution, n'est en tout état de cause pas fondé à réclamer le versement d'une somme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté du 22 octobre 2023 du préfet du Calvados faisant obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et l'interdisant de retour sur le territoire français est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Calvados de réexaminer la situation administrative de M. A dans un délai de trente jours à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à l'intéressé, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. M. B A et au préfet du Calvados.

Lu en audience publique le 27 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

T. GrondinLa greffière,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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