vendredi 22 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2305926 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 novembre 2023 et 5 mars 2024, Mme F et M. C B, représentés par Me Gourlaouen, demandent au tribunal :
1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 30 août 2023, portant refus d'octroi des conditions matérielles d'accueil ;
3°) d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de leur attribuer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 18 août 2023, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de lui enjoindre de réexaminer leur situation ;
4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à leur avocate contre sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Ils soutiennent que :
- la décision du 30 août 2023 est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- elle est entachée d'erreur de fait ;
- elle méconnaît l'article L. 551-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 20 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences sur leur situation personnelle ;
- elle méconnaît le 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire, reçu le 28 février 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.
La requête a été communiquée au préfet d'Ille-et-Vilaine, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention relative aux droits de l'enfant ;
- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de M. Blanchard a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A et M. B, ressortissants ivoiriens, ont sollicité l'asile en préfecture d'Ille-et-Vilaine le 18 août 2023. Par décision du même jour, confirmée par une décision du 30 août 2023 prise sur recours administratif préalable obligatoire, le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de leur accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Mme A et M. B demandent l'annulation de cette décision.
Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Mme A et M. B justifient avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu, en application des dispositions précitées, de prononcer leur admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le refus d'attribution des conditions matérielles d'accueil opposé à Mme A :
4. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : / () / 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur ". Aux termes de l'article L. 531-27 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : / () / 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; / () ".
5. La décision portant refus d'octroi des conditions matérielles d'accueil au bénéfice de Mme A et M. B est motivée par la double circonstance que les intéressés sont entrés en France le 5 avril 2023 et qu'ils ont sollicité leur admission au séjour au titre de l'asile le 18 août suivant, soit au-delà d'un délai de 90 jours à compter de leur entrée en France et sans se prévaloir d'un motif légitime pour justifier ce délai, et que l'examen de leur situation personnelle ne fait ressortir aucune vulnérabilité particulière.
6. Si le compte-rendu d'entretien réalisé le 18 août 2023, renseigné par l'agent de l'OFII, indique une entrée en France le 5 avril 2023 de l'ensemble de la famille, Mme A produit toutefois des bulletins de salaire indiquant qu'elle a travaillé en Italie entre mai et juin 2023. Elle verse également au dossier un billet de train à son nom et à celui de son fils, indiquant qu'ils ont rejoint la France le 11 juillet 2023. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de fait et de la méconnaissance de l'article L. 551-15 du code de l'entrée doivent être accueilli.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant refus des conditions matérielles d'accueil prise le 30 août 2023 à l'encontre de Mme A doit être annulée.
En ce qui concerne le refus d'attribution des conditions matérielles d'accueil opposé à M. B :
8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que par une décision du 10 novembre 2020, régulièrement publiée sur le site de l'OFII, le directeur général de l'OFII a donné en cas d'absence ou d'empêchement à M. D E, directeur général adjoint de l'OFII, délégation à l'effet de signer tous les actes et les décisions dans le cadre des textes en vigueur. Par suite, et alors que le requérant n'établit pas que le directeur général de l'OFII n'était pas absent ou empêché à la date d'édiction de la décision attaquée, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.
9. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les articles L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que le refus des conditions matérielles d'accueil résulte du fait que M. B n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai de 90 jours suivants son entrée en France. Elle comporte ainsi la mention des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
10. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée ni des autres pièces du dossier que l'OFII, qui a procédé à un entretien de vulnérabilité du requérant le 18 août 2023, n'aurait pas procédé à un examen approfondi de sa situation. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa situation doit être écarté.
11. En quatrième lieu, il ressort du compte-rendu de cet entretien de vulnérabilité, signé par M. B, que le requérant est entré en France le 5 avril 2023 et qu'il a déposé une demande d'asile le 18 août 2023, plus de 90 jours après son arrivée sur le territoire français. Si le requérant indique avoir quitté le territoire français après le 5 avril 2023 pour rejoindre Mme A et leur fils en Italie, puis être revenu en France à la même date qu'eux, il n'apporte aucune pièce à l'appui de cette allégation. Par ailleurs, la circonstance qu'il aurait souhaité attendre l'arrivée en France de Mme A pour déposer une demande d'asile, au motif que sa demande d'asile serait liée à celle de cette dernière, n'est pas un motif légitime au sens du 3° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, les moyens tirés de l'erreur de fait et de la méconnaissance de l'article L. 551-15 précités doivent être écartés.
12. En cinquième lieu, aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " () 2. Les États membres peuvent aussi limiter les conditions matérielles d'accueil lorsqu'ils peuvent attester que le demandeur, sans raison valable, n'a pas introduit de demande de protection internationale dès qu'il pouvait raisonnablement le faire après son arrivée dans l'État membre. / () 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs ".
13. D'une part, le refus, total ou partiel, du bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévu par les dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, citées au point 4, correspond à l'hypothèse fixée au point 2 de l'article 20 de la directive 2013/33/UE de " limitation " du bénéfice des conditions matérielles d'accueil, qui n'exclut pas le refus total de ces conditions matérielles. En outre, ces dispositions internes prévoient que le refus doit être prononcé dans le respect de l'article 20 de la directive, c'est-à-dire au terme d'un examen au cas par cas, fondé sur la situation de vulnérabilité de la personne concernée. Dans ces conditions, l'incompatibilité alléguée par le requérant entre l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 n'est pas établie.
14. D'autre part, le requérant, qui a bénéficié d'un entretien de vulnérabilité le 18 août 2023 lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, n'apporte aucun élément permettant de supposer qu'il se trouvait dans un état de vulnérabilité faisant obstacle au refus qui lui a été opposé et se borne à se prévaloir de sa situation de demandeur d'asile et de l'absence de ressources financières. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît le principe de proportionnalité prévu à l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 doit être écarté.
15. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux retenus au point précédent, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de M. B doit être écarté.
16. En septième lieu, dès lors qu'il résulte des motifs retenus aux points 4 à 7 que la décision attaquée doit être annulée en tant qu'elle refuse à Mme A l'attribution des conditions matérielles d'accueil, de sorte que son fils mineur pourra en bénéficier par l'intermédiaire de cette dernière, le refus opposé à M. B n'est pas de nature à placer l'enfant dans une situation de vulnérabilité portant atteinte à son intérêt supérieur. Le moyen tiré de la méconnaissance du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant doit par suite être écarté.
17. Il résulte de tout ce qui précède que la décision prise par l'OFII le 30 août 2023 doit seulement être annulée en tant qu'elle refuse le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
18. Eu égard au motif d'annulation de la décision attaquée, il y a lieu seulement d'enjoindre à l'OFII de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A à compter du 18 août 2023, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
19. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 200 euros qui sera versée à Me Gourlaouen, conseil de Mme A et M. B, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus.
D É C I D E :
Article 1er : Mme A et M. B sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La décision prise le 30 août 2023 par le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est annulée en tant qu'elle refuse le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A.
Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'accorder à
Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 18 août 2023, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration l'OFII versera la somme de 1 200 euros à Me Gourlaouen, conseil de Mme A et M. B.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A et M. B est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme F, à M. C B, à Me Gourlaouen et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie en sera adressée au préfet d'Ille-et-Vilaine.
Délibéré après l'audience du 8 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Radureau, président,
M. Blanchard, premier conseiller,
Mme Villebesseix, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.
Le rapporteur,
signé
A. Blanchard
Le président,
signé
C. RadureauLa greffière d'audience,
signé
A. Bruézière
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2305926
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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