mercredi 26 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2306474 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | MAONY |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 30 novembre 2023 et 4 juin 2024, M. B A, représenté par Me Maony, demande au tribunal :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 20 octobre 2023 par laquelle le préfet du Finistère a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet du Finistère de lui délivrer un titre de séjour comportant la mention " vie privée et familiale " ou, à tout le moins, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans le délai d'un mois suivant la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Maony d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ou, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée, le versement à M. A d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;
- il n'est pas établi que l'avis de la commission du titre de séjour est conforme aux articles L. 432-12 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- en se fondant sur des signalements figurant au fichier du traitement des antécédents judiciaires sans avoir préalablement saisi les services de la police nationale ou les unités de la gendarmerie nationale compétentes et, aux fins de demandes d'informations sur les suites judiciaires, le ou les procureurs de la République compétents, en méconnaissance des dispositions du 5° du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénal, le préfet l'a privé d'une garantie et a entaché la décision attaquée d'un vice de procédure ;
- la décision attaquée méconnaît les articles L. 423-7 et L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision méconnaît l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles 3-1 et 7-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ; elle est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 janvier 2024, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête de M. A.
Le préfet du Finistère fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision de la présidente du bureau d'aide juridictionnelle du 25 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de M. Albouy et les observations de Me Maony, représentant M. A, ont été entendus au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant ivoirien né en février 1999, est entré en France le 29 avril 2016. Il a été pris en charge en qualité de mineur isolé par le département du Finistère, puis a fait partie, du 27 novembre 2017 au 16 avril 2022, de la communauté d'Emmaüs de Brest. Le 25 octobre 2021, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Étant devenu père d'une enfant française née le 19 avril 2022, issue de son concubinage avec une ressortissante française, M. A a déposé le 27 juillet 2022 une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du même code. Le 6 juillet 2023, la commission du titre de séjour du Finistère a donné un avis favorable à cette demande. Par la décision attaquée, du 20 octobre 2023, le préfet du Finistère a néanmoins décidé de rejeter la demande de M. A.
Sur les conclusions en annulation :
2. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".
3. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".
4. Il est constant que M. A remplissait à la date de la décision attaquée les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et pouvait au surplus être admis au séjour sur le fondement de l'article L. 435-2 du même code, pourvu que la condition relative à l'ordre public, énoncée à l'article L. 412-5, ait été remplie.
5. Pour rejeter sa demande de carte de séjour temporaire, le préfet lui a opposé le non-respect de cette dernière condition, se fondant sur l'existence d'une menace pour l'ordre public révélée par les faits de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jours et rébellion, commis par lui le 18 octobre 2021, pour lesquels il a été condamné, le 16 décembre 2021, à dix mois d'emprisonnement avec sursis par le tribunal correctionnel de Brest.
6. Toutefois, ces faits isolés, commis dans le cadre d'une altercation avec des employés d'une grande surface commerciale, au moyen d'un canif accroché à un porte-clefs, alors même qu'ils présentent un degré certain de gravité et sont encore récents, sont intervenus dans un contexte particulier. Il est ainsi constant que M. A a été préalablement victime d'insultes racistes de la part d'au moins l'un des plaignants. Ces faits n'ont pas été suivis d'autres faits délictueux avérés, la mention au fichier des antécédents judiciaires d'un fait d'usage illicite de stupéfiants, le 10 février 2023, ne pouvant être valablement invoquée par le préfet d'autant qu'il n'est ni établi ni même soutenu qu'il aurait fait l'objet de poursuites. Le caractère dissuasif de la peine avec sursis prononcée par l'autorité judiciaire, le degré élevé d'intégration de M. A dans son milieu social et au sein de la famille de sa compagne, ainsi que les responsabilités familiales qui sont désormais les siennes, et dont il ressort des pièces du dossier qu'elles sont pleinement assumées, permettent d'écarter l'existence d'une menace réelle, actuelle et grave pour l'ordre public à la date de la décision attaquée. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet du Finistère a commis une erreur d'appréciation en estimant que sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public justifiant qu'en application de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sa demande de carte de séjour temporaire soit rejetée. Il en résulte que, sans qu'il soit besoin d'examiner le surplus des moyens, la décision attaquée doit être annulée.
Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Le motif pour lequel le présent jugement annule la décision attaquée du 20 octobre 2023 implique qu'il soit enjoint au préfet du Finistère de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est ainsi enjoint au préfet du Finistère de délivrer à M. A, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Maony, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce conseil de la somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 20 octobre 2023 relative à M. A est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Maony la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Maony et au préfet du Finistère.
Délibéré après l'audience du 12 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jouno, président,
M. Albouy, premier conseiller,
M. Ambert, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.
Le rapporteur,
signé
E. AlbouyLe président,
signé
T. Jouno
La greffière,
signé
S. Guillou
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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