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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2306640

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2306640

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2306640
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 décembre 2023, M. F C, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Douard, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 décembre 2023 par lequel le préfet du Morbihan l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de la décision doit justifier de sa compétence ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu ;

- elle est insuffisamment motivée et n'a pas fait l'objet d'un examen particulier ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- la décision est illégale par exception d'illégalité ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- il bénéficie de garanties de représentation suffisantes ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par exception d'illégalité ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d''appréciation au regard de son état de santé ;

- il craint pour sa vie en cas de retour dans son pays ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité ;

- la décision n'examine pas tous les critères fixés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation relative aux circonstances humanitaires ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 décembre 2023, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. C n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance du 9 décembre 2023 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. C pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Terras, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Terras,

- les observations de Me Douard, représentant M. C qui demande à ce que M. C soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, reprend et développe les écritures de M. C, et soutient à l'audience que l'arrêté litigieux souffre également d'un défaut d'examen de l'état de santé de M. C qui n'a pas été pris en compte et méconnaît également l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- les explications de M. C, assisté d'une interprète.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant géorgien né le 21 août 1983, est entré en France le 22 octobre 2018 accompagné de sa fille. Il a déjà fait l'objet de deux refus de titre de séjour assortis d'obligations de quitter le territoire français par des arrêtés des 11 septembre 2019 et 28 novembre 2022 dont il n'a pu obtenir l'annulation par le tribunal. Le 6 décembre 2023, il a été interpellé par les services de police de Lorient et placé en garde à vue pour récidive de conduite sans permis et soustraction à une mesure d'éloignement. Par un arrêté du 7 décembre 2023, dont il demande l'annulation, le préfet du Morbihan l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a assorti ses décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision litigieuse est signée par Mme B A, adjointe au chef du bureau des étrangers et de la nationalité, qui avait reçu délégation du préfet du Morbihan, selon arrêté du 29 août 2022, dûment publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, aux fins de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, directeur de la citoyenneté et de la légalité, et de Mme D, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, notamment les décisions d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées doit être écarté.

4. En deuxième lieu, selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue de manière utile et effective. Par ailleurs, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu avoir une influence sur le contenu de la décision. Si M. C soutient que le préfet du Morbihan a méconnu le principe du respect des droits de la défense, il a été entendu par la police le 7 décembre 2023 et la rubrique " autres éléments à communiquer " du formulaire retraçant cette audition, ne comporte aucun élément que le requérant aurait entendu faire valoir avant qu'il ne soit statué sur son droit au séjour. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait eu des éléments nouveaux à faire valoir qui auraient conduit le préfet à prendre une décision différente à son égard. Par suite, le moyen tiré de la violation du doit d'être entendu doit être écarté.

5. En troisième lieu, l'arrêté vise notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application et qui constituent la base légale des décisions qu'il contient. Le préfet a examiné l'ensemble des éléments de droit et de fait se rapportant à la situation de M. C dont il avait connaissance et en particulier concernant sa situation administrative, personnelle, familiale de nature à fonder l'obligation de quitter le territoire français, de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, de fixer le pays d'éloignement et de décider une interdiction de retour sur le territoire. Ainsi, la décision, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. En conséquence, les moyens tirés du défaut d'examen particulier et de l'insuffisance de motivation des décisions attaquées doivent être écartés.

6. M. C soutient également que le préfet n'a pas suffisamment pris en compte son état de santé et produit à l'audience deux certificats médicaux établis, l'un par un médecin du groupe hospitalier Bretagne Sud, le second par un médecin addictologue du centre de soins d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) de Lorient qui attestent que le traitement mis en place produit des effets positifs et ne doit pas être interrompu. Ce faisant, ils ne contredisent pas l'avis émis par l'OFII en octobre 2022 qui avait amené le préfet du Morbihan à refuser une demande de titre de séjour " étranger malade " que le requérant n'avait pu faire annuler par le tribunal et que la cour administrative d'appel vient de confirmer récemment. Le moyen doit par suite être écarté.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. ". M. C se prévaut de la présence en France de sa fille âgée de dix-sept ans et de sa femme et de la fille de cette dernière. Toutefois, à supposer cette union réelle, dès lors que le préfet la conteste dans ses écritures et n'est pas formellement établie par les pièces du dossier, elle est récente puisque le mariage aurait été célébré en Géorgie en 2022. M. C s'est également déclaré sans profession et sans ressources. Par suite, la décision du préfet du Morbihan ne méconnaît pas les dispositions précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 7 décembre 2023 l'obligeant à quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit que le requérant n'établit pas que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire qui lui a été opposée serait entachée d'illégalité. Par suite, le moyen, invoqué par voie d'exception, tiré de l'illégalité de cette décision à l'appui des conclusions d'annulation dirigées contre le refus de délai de départ volontaire doit être écarté.

11. En deuxième lieu, pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. C, le préfet du Morbihan a précisément exposé en quoi l'intéressé entrait dans le champ d'application des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C ne fait valoir aucune circonstance particulière, qu'il s'est soustrait à l'exécution de trois mesures d'éloignement prononcées à son encontre, qu'il déclare n'avoir ni passeport ni document d'identité. Il suit de là que le préfet pouvait, pour un seul de ces motifs, lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire sur le fondement de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes raisons, la décision attaquée ne procède pas d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ou sa " vie privée et familiale ".

13. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit que le requérant n'établit pas que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire qui lui a été opposée serait entachée d'illégalité. Par suite, le moyen, invoqué par voie d'exception, tiré de l'illégalité de cette décision à l'appui des conclusions d'annulation dirigées contre la décision fixant le pays d'éloignement doit être écarté.

15. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de destination comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté. Elle n'est pas davantage entachée d'erreur d'appréciation.

16. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

17. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit que le requérant n'établit pas que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire qui lui a été opposée serait entachée d'illégalité. Par suite, le moyen, invoqué par voie d'exception, tiré de l'illégalité de cette décision à l'appui des conclusions d'annulation dirigées contre la décision fixant une interdiction de retour sur le territoire doit être écarté.

18. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

19. La décision litigieuse, qui mentionne l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique les raisons pour lesquelles M. C peut faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français en tenant compte de la durée de sa présence sur le territoire mais également de l'illégalité de sa situation sur le territoire et enfin de ce qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement par un arrêté du 11 octobre 2022. Cette motivation révèle qu'il a été procédé à un examen particulier de la situation de M. C.

20. En troisième lieu, si M. C indique qu'il justifie de circonstances humanitaires, il n'en justifie pas. Dans ces conditions, le préfet du Morbihan pouvait légalement prononcer à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Dès lors, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Morbihan aurait méconnu les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

21. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

22. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 7 décembre 2023 présentées par M. C doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F C et au préfet du Morbihan.

Lu en audience publique le 14 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

F. TerrasLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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