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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2306657

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2306657

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2306657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 décembre 2023, Mme E B, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 novembre 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter dans un délai de trente jours le territoire français à destination de la Côte d'Ivoire ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement et subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocate de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen suffisant de sa situation, incluant celle de sa fille mineure, en particulier au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle a méconnu la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne et les dispositions des articles L. 521-4, L. 541-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce que des démarches sont explicitement en cours auprès de Coallia pour former une demande de réexamen de la demande d'asile de sa fille mineure et ne peuvent être poursuivies que du fait de l'absence de créneaux possibles de rendez-vous à cet effet ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 4 du protocole additionnel n° 4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui prohibent les expulsions collectives ;

- les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui conditionnent le droit au maintien sur le territoire français au dépôt effectif devant le seul Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) méconnaissent la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 et cette illégalité, invoquée par voie d'exception, rejaillit sur la légalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- en s'estimant lié par les décisions de l'OFPRA et de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), qui lui ont refusé le bénéfice de l'asile et de la protection subsidiaire, le préfet a commis une erreur de droit au regard de l'appréciation de sa situation par rapport aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen suffisant de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant eu égard aux risques de mariage forcé, en ce qui la concerne, et d'excision, en ce qui les concerne, elle et sa fille mineure.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 décembre 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Semino, substituant Me Le Strat représentant Mme B, et celles de Mme B ;

- les observations de M. D, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine.

À l'audience est produite la photocopie d'un acte de notoriété publique établi le 28 septembre 2023 par un notaire de Conakry, relatif à la filiation de la jeune A B, et Mme B présente au président, ainsi qu'au représentant de la préfecture, le message sms reçu sur son téléphone portable faisant état d'une convocation le 10 janvier 2024 auprès du SPADA pour prendre rendez-vous en préfecture, pour la demande de réexamen à présenter au nom de sa fille.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Mme B justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Mme B, née en 1996, ressortissante de Côte d'Ivoire, est entrée en France le 15 juillet 2020 par l'Espagne et, après l'échec d'une procédure de transfert, elle y a sollicité, le 28 février 2022, le bénéfice du statut de réfugiée pour elle et sa fille mineure, A, née en France le 20 juillet 2020. Par décision du 29 août 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté ces demandes et par décision du 21 juin 2023, la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a ensuite rejeté le recours formé par Mme B. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a alors, par un arrêté du 17 novembre 2023 pris sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décidé de l'obliger à quitter le territoire français dans les trente jours et a fixé la Côte d'Ivoire comme pays de destination d'une mesure d'éloignement forcé. C'est l'arrêté attaqué.

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ".

4. Il est constant que si, dès la date de lecture publique de la décision de la CNDA rejetant sa demande d'asile ainsi que celle présentée au nom de sa fille mineure, Mme B avait perdu le droit de se maintenir sur le territoire français au titre de cette première demande, elle et sa fille étaient néanmoins, dans les limites et conditions précisées aux articles L. 542-2 et L. 542-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en mesure de le recouvrer en déposant une demande de réexamen de leur demande d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment du courriel rédigé par le service de premier accueil des demandeurs d'asile de Rennes, que Mme B s'y est fait pré-enregistrer dès le 18 juillet 2023 afin d'obtenir un rendez-vous en vue de déposer une demande de réexamen de la demande d'asile de sa fille mineure A et qu'elle était placée sur une liste d'attente en vue d'obtenir ce rendez-vous. Le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui ne conteste pas que l'insuffisance des créneaux de rendez-vous en préfecture soit à l'origine de cette absence d'enregistrement de cette demande de réexamen, ne pouvait, dès lors, sans examen complémentaire de la situation de la requérante, prendre à son égard une mesure d'obligation de quitter le territoire français, qui impliquait également l'éloignement de sa fille mineure. L'erreur de droit commise à cet égard est, à elle seule, de nature à justifier l'annulation, dans toutes ses dispositions, de l'arrêté attaqué du 17 novembre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. En application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exécution du présent jugement implique le réexamen de la situation de Mme B. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine d'y procéder dans un délai de trente jours à compter de la notification du présent jugement, Mme B devant être munie, dans l'intervalle, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 de mettre à la charge de l'État, le versement à Me Le Strat d'une somme de 1 000 euros, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous la double réserve que soit accordé à Mme B le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif et que son avocate renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de cette mission.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 17 novembre 2023 du préfet d'Ille-et-Vilaine est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de Mme B dans un délai de trente jours à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'État versera à Me Le Strat une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit accordé à Mme B le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif et que son avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de cette mission.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Le Strat et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

Le président,

signé

E. CLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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