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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2306736

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2306736

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2306736
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantHERVOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 et 18 décembre 2023, M. B A, placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Berthaut, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 décembre 2023 par lequel la préfète du Loiret a fixé la Guinée comme pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve qu'il renonce dans ce cas à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- il a droit à un recours effectif contre la décision fixant le pays de destination en vertu de l'article 13 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le recours contre la décision fixant le pays de destination a un effet suspensif de l'éloignement ;

- la compétence de l'auteur de l'acte n'est pas établie ;

- l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations préalables à l'édiction de l'arrêté attaqué ;

- le choix du pays de destination méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a déposé une demande d'asile en Italie et souhaite être renvoyé vers ce pays ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il craint pour sa vie ou sa liberté en cas de retour en Guinée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2023, la préfète du Loiret, représentée par Me Hervois, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Me Berthaut, commis d'office, bénéficie de la rétribution mentionnée à l'article 19-1 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, au titre de l'aide juridictionnelle.

Vu :

- l'ordonnance du 14 décembre 2023 par laquelle le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Rennes a prolongé la rétention de M. A, placé en rétention le 12 décembre 2023, pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée et notamment son article 19-1 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grenier, présidente, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier,

- les observations de Me Berthaut, avocat commis d'office, représentant M. A, qui a repris et développé les éléments exposés dans les écritures et fait, en outre, valoir que la préfète aurait dû procéder aux diligences nécessaires pour vérifier si M. A avait déposé une demande d'asile en Italie,

- et les explications de M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 14 mai 2002, connu sous d'autres identités et dates de naissance, déclare avoir quitté son pays d'origine en 2016 et avoir déposé une demande d'asile en Italie, avant d'entrer en France en 2018, alors âgé de 16 ans. Par des arrêtés des 4 décembre 2020 et 8 mai 2022, le préfet d'Indre-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai. Par un jugement du 10 janvier 2023, le tribunal correctionnel de Tours l'a condamné à une peine d'emprisonnement de douze mois pour des faits de dégradation ou de détérioration du bien d'autrui par moyen dangereux pour les personnes et a prononcé, à titre de peine complémentaire, une interdiction du territoire français d'une durée de dix ans à l'encontre de M. A. Par un arrêt du 11 septembre 2023, la cour d'appel d'Orléans a confirmé l'interdiction du territoire français pour une durée de dix ans prononcée à l'encontre de M. A. Par un arrêté du 4 décembre 2023, qui lui a été notifié le 6 décembre suivant, dont M. A demande l'annulation, la préfète du Loiret a fixé le pays à destination duquel M. A sera éloigné. Le 12 décembre 2023, M. A a été placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande. Par une ordonnance du 14 décembre 2023, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Rennes a prolongé la rétention administrative de M. A pour un délai maximum de vingt-huit jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par M. Costaglioli, secrétaire général de la préfecture du Loiret, qui a reçu délégation de signature par un arrêté de la préfète du Loiret du 23 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, à l'effet de signer, notamment, tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département du Loiret, à l'exception des arrêtés portant élévation de conflit et des réquisitions de comptable public. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté du 4 décembre 2023 doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué précise les conditions d'entrée en France de M. A. Il énonce qu'il a fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire français auxquelles il n'a pas déféré. Il rappelle que M. A est défavorablement connu des services de police et a fait l'objet d'une peine d'emprisonnement de douze mois. Il énonce qu'il a également fait l'objet d'une interdiction du territoire d'une durée de dix ans en vertu d'un jugement 10 janvier 2023 du tribunal correctionnel de Tours, confirmé par la cour d'appel d'Orléans, le 11 septembre 2023, ce qui emporte de plein droit son éloignement. Il relève également qu'il n'a fait part, lors de son audition du 4 décembre 2023 par les services de la police aux frontières d'Orléans, d'aucune crainte pour sa vie ou sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible. Alors même que cet arrêté ne mentionne pas que M. A a déposé une demande d'asile en Italie, ce qui n'est, au demeurant, pas établi, cette circonstance ne l'entache pas d'un défaut de motivation. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté du 4 décembre 2023 doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). ".

5. Si le moyen tiré de la violation de l'article 41 précité par un État membre de l'Union européenne est inopérant, dès lors qu'il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse qu'aux organes et aux organismes de l'Union, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision défavorable à ses intérêts, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition produit, que M. A a été entendu, le 4 décembre 2023, par les services de la police des frontières d'Orléans sur la mesure envisagée à son encontre et en particulier sur ses éventuelles craintes pour sa vie ou sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible. Il a ainsi été à même de faire valoir ses observations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendu doit être écarté comme manquant en fait.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi / : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

8. D'une part, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que M. A est renvoyé vers le pays dont il a la nationalité ou " tout autre pays susceptible de l'accueillir légalement ". Il est constant que M. A est un ressortissant guinéen. Alors même qu'il soutient avoir déposé une demande d'asile en Italie en 2016, il n'établit pas que sa demande d'asile aurait été accueillie et qu'il serait légalement admissible en Italie. Par suite, le moyen d'erreur de droit tiré de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'il n'est pas renvoyé en Italie doit être écarté.

9. D'autre part, l'arrêté attaqué prévoit le renvoi de M. A vers son pays d'origine ou tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible. La préfète du Loiret n'était ainsi pas tenue de vérifier la suite réservée à la demande d'asile que M. A soutient avoir déposé en Italie il y a six ans, sans cependant l'établir. Le moyen tiré de ce que la préfète du Loiret n'aurait pas procédé aux diligences nécessaires avant de prévoir le renvoi de M. A dans son pays d'origine, soulevé au cours de l'audience, doit, en conséquence, être écarté.

10. En outre, les dispositions combinées de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales font obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme pays de destination d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement, un État pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet État, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'État de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

11. Il ne ressort pas des pièces du dossier et notamment de l'audition de M. A du 4 décembre 2023 par les services de la police aux frontières d'Orléans que M. A a fait part de ses craintes de subir des peines ou traitements dégradants contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Dans le cadre de ses écritures, il ne fait pas davantage état de craintes réelles, précises et actuelles pour sa vie ou sa liberté en cas de retour en Guinée. En outre, ainsi qu'il a été dit, il n'est pas établi qu'il aurait déposé une demande d'asile en Italie en 2016, à laquelle une suite favorable aurait été donnée. Par suite le moyen tiré des risques pour sa vie ou sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine ne peut qu'être écarté. Le moyen d'erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté pour les mêmes motifs.

12. En dernier lieu, M. A a disposé d'un recours effectif contre l'arrêté attaqué. Il ne saurait, en tout état de cause, utilement invoquer l'effet suspensif de l'éloignement découlant du présent recours pour contester la légalité de l'arrêté attaqué.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées pour M. A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante, le versement au conseil de M. A d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète du Loiret.

Lu en audience publique le 18 décembre 2023.

La magistrate désignée,

signé

C. GrenierLa greffière,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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