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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2306792

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2306792

mardi 26 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2306792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationTransfert 15j
Avocat requérantTHEBAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 décembre 2023, M. B A, représenté par Me Thébault demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de le transférer à destination des autorités croates ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la compétente du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- la saisine des autorités croates dans le délai imparti et l'accord de celles-ci ne sont pas établis, l'arrêté méconnaît ainsi l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il est venu rejoindre sa mère en France et n'avait pas l'intention de demander l'asile en Croatie ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; plusieurs organisations non gouvernementales militent en faveur d'un arrêt des transferts à destination de la Croatie en raison des conditions d'accueil des migrants dans ce pays.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 décembre 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du parlement et du conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Albouy, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- les observations de Me Thébault, représentant M. A,

- les observations du représentant du préfet d'Ille-et-Vilaine, dûment mandaté,

- les précisions apportées par M. A, assisté d'une interprète, qui a précisé être de confession alévie et avoir quitté la Turquie pour cette raison et que sa mère aurait été victime de maltraitance.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc, né en juin 2002, est entré irrégulièrement en France le 2 septembre 2023. Le 26 octobre 2023, il a sollicité l'asile auprès des services de la préfecture d'Ille-et-Vilaine. La consultation du fichier Eurodac a toutefois fait ressortir qu'il avait déjà demandé l'asile auprès des autorités croates. Les autorités françaises ont alors saisi leurs homologues croates d'une demande de reprise en charge de M. A sur le fondement du b) du 1 de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du parlement et du conseil du 26 juin 2013. Le 23 novembre 2023, les autorités croates ont accepté de le reprendre en charge sur le fondement du 5 de l'article 20 de ce même règlement. Par l'arrêté attaqué du 30 novembre 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer M. A à destination de la Croatie.

2. M. A justifie du dépôt d'une demande auprès du bureau d'aide juridictionnelle. Il y a lieu, en raison de l'urgence, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté de transfert :

3. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. / Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend. ".

4. En premier lieu, par un arrêté du 9 octobre 2023, régulièrement publié au registre des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine du même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a donné délégation de signature au signataire de l'arrêté attaqué, chef de l'unité régionale Dublin au bureau de l'asile, pour signer les décisions relevant de la procédure Dublin III et notamment les arrêtés de transfert. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté de transfert attaqué ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué ayant été pris au regard d'une décision des autorités croates acceptant de reprendre en charge M. A, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013, relatives aux procédures applicables aux requêtes aux fins de prise en charge, est inopérant et ne peut qu'être écarté. Par ailleurs, la demande de reprise en charge du requérant a été adressée aux autorités croates le 9 novembre 2023, soit moins de deux mois à compter de la réception, le 26 octobre 2023, du résultat positif Eurodac (" hit "), qui a fondé cette demande et, dès lors, conformément aux prévisions de l'article 23 du même règlement applicable en matière de reprise en charge. Les autorités croates ont fait connaître leur acceptation de cette demande le 23 novembre 2023. Par suite, M. A n'est pas fondé à faire valoir que la saisine des autorités croates a été tardive et que celles-ci n'auraient pas fait connaître leur accord à son transfert.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui " Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ".

7. Si M. A, âgé de 21 ans, célibataire et sans enfant à charge, fait valoir qu'il ne voulait pas demander l'asile en Croatie, mais désirait venir en France afin de rejoindre sa mère, et que celle-ci aurait subi des maltraitances, il ne produit aucun élément démontrant que sa mère, qui est en situation irrégulière en France, qui est mariée et qui l'héberge de façon discontinue, aurait particulièrement besoin de son assistance. Il n'est pas davantage établi qu'elle aurait vocation à rester en France. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en décidant de procéder à son transfert à destination de la Croatie, le préfet d'Ille-et-Vilaine a porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et ainsi méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni même qu'il aurait dû, afin de ne pas méconnaître les stipulations de cet article, mettre en œuvre les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Le moyen tiré de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation, à l'appui duquel aucune argumentation propre n'est présentée, doit être écarté pour les mêmes motifs.

8. En quatrième lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État membre autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait, par elle-même, caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations.

10. Les deux articles de presse produits par M. A, faisant état, pour l'un, d'une campagne menée en Suisse par des organisations non gouvernementales en faveur d'un arrêt des transferts à destination de la Croatie, pour l'autre, d'une augmentation importante de l'immigration illégale en Croatie sur les neuf premiers mois de l'année 2023 et de l'existence de refoulement aux frontières avec la Bosnie et la Serbie, ne permettent pas de tenir pour établi que sa propre situation serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que la Croatie est un État membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que les autorités croates l'ont enregistré le 30 août 2023 au fichier Eurodac, d'abord comme ayant franchi une frontière extérieure aux États membres, ensuite comme demandeur d'asile. En outre, les éléments qu'il produit ne suffisent pas à établir qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué méconnaîtrait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. A aux fins d'annulation de l'arrêté de transfert doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées à fin d'injonction :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, il y a lieu de rejeter également les conclusions présentées aux fins d'injonction.

Sur les frais d'instance :

13. Les dispositions des 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 faisant obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées sur leur fondement par M. A.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu publique par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

E. AlbouyLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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