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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400044

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400044

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400044
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantDEGIOVANNI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 janvier et 19 février 2024, M. A D, représenté par Me Degiovanni, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Morbihan lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travail dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) en tout état de cause d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, l'autorisant à travailler dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il a méconnu son droit à être entendu consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur de fait ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du même code.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le rapporteur public a été dispensé de prononcer ses conclusions en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Roux,

- et les observations orales de Me Degiovanni, pour M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, de nationalité comorienne, né en 1984, déclare est entré irrégulièrement en France le 20 août 2015. Le 14 mars 2023, M. A a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 6 décembre 2023, le préfet du Morbihan a rejeté cette demande et assorti ce refus d'une décision lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi. C'est l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par Mme F E, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité de la préfecture du Morbihan, qui a reçu, par un arrêté préfectoral du 29 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 31 août 2022, délégation de signature aux fins de signer les décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué cite notamment les articles L. 423-23, L. 611-1 3° et L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont le préfet du Morbihan a fait application et mentionne la situation administrative et personnelle de l'intéressé, notamment la conclusion le 31 octobre 2022 d'un pacte civil de solidarité avec Mme C B et de ce qu'il est sans emploi ni ressource sur le territoire français. L'acte attaqué comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui le justifie. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales () ".

5. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si le moyen tiré de la violation de l'article 41 précité par un État membre de l'Union européenne est inopérant, dès lors qu'il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse qu'aux organes et aux organismes de l'Union, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision défavorable à ses intérêts, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. D a présenté une demande de titre de séjour. Il ne peut donc soulever utilement le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions combinées des articles L. 121-1 et L.122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par ailleurs, lorsqu'il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, il ne pouvait ignorer qu'en cas de refus, le préfet pourrait prendre une obligation de quitter le territoire français. Pour l'instruction de sa demande, il a pu préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demandait que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande qu'il jugeait utiles. Il lui était loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D ait demandé un entretien avec les services préfectoraux ni qu'il ait été empêché de s'exprimer et de porter à la connaissance de l'administration des éléments pertinents relatifs à sa situation avant que ne soit pris l'arrêté portant notamment refus de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de ce que M. D a été privée du droit d'être entendu résultant du principe général du droit de l'Union européenne tel qu'il est notamment exprimé au 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

7. En quatrième lieu, l'arrêté attaqué mentionne que " Monsieur D A, né le 31 [décembre] 1984 à Mkazi Bambao (Comores), de nationalité comorienne, déclare être entré en France le 20 [août] 2015, sans toutefois pouvoir le justifier; il est par ailleurs inconnu du fichier national des étrangers ". Si M. D produit des pièces, qui tendent à établir sa présence sur le territoire français dès 2015, toutefois, il ne ressort pas de la décision attaquée que le préfet du Morbihan s'est fondé sur motif tiré d'une durée insuffisante de présence de l'intéressé en France pour prendre l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de fait doit être écarté comme inopérant. Par ailleurs, cette circonstance ne caractérise pas davantage un défaut d'examen de la situation personnelle de M. D.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. M. D se prévaut de plus de huit années de présence en France où il vit avec sa compagne Mme B, qu'il a rencontrée en janvier 2021 laquelle a obtenu la nationalité française cette même année et avec laquelle il s'est marié religieusement le 27 août 2021 et conclu le 31 octobre 2022 d'un pacte civil de solidarité, de ce qu'il a tissé des liens familiaux intenses en France, et de la circonstance que lui est sa compagne tente d'avoir un enfant depuis 2022 avec depuis 2023 leur engagement dans un processus d'assistance médicale à la procréation. Malgré sa durée de présence en France et les quinze attestations de connaissances qui louent ses qualités, M. D par les pièces qu'il produit ne démontre pas une particulière insertion à la société française. En outre, l'intéressé est ainsi sans emploi et sans ressources et n'établit pas avoir entrepris avant 2023 des démarches tendant à la régularisation de sa situation, il a également vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de trente ans. Par suite, alors même qu'il est en couple avec Mme B, depuis un plus de deux ans à la date de l'arrêté, .M. D n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué qui lui refuse la délivrance de titre de séjour et l'oblige à quitter le territoire français porterait atteinte à son droit à mener une vie privée et familiale et méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions des articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, le requérant n'est pas davantage fondé pour les mêmes motifs à soutenir que cet arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 () ".

11. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il lui appartient d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément sur la situation personnelle de l'étranger, tel que, par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

12. M. D se prévaut de ce qu'il vit en France depuis 2015, qu'il a établi le centre de sa vie privée et familiale en France, qu'il ne vit pas dans un état de polygamie et qu'il est en couple avec Mme B avec laquelle il bénéficie actuellement d'une aide médicale à la procréation (AMP) afin d'avoir un premier enfant.

13. Toutefois, eu égard aux circonstances qui ont été rappelées au point 9, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en estimant que M. D ne justifiait pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors même que lui et sa compagne se sont récemment engagés dans une procédure d'AMP.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée en toute ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

Mme Tourre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

Le rapporteur,

P. Le Roux

Le président

G. Descombes

La greffière,

L. Garval

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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