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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400072

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400072

vendredi 12 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400072
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantMARAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 janvier 2024 à 15 h 37, M. D C, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 janvier 2024 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a décidé de l'obliger à quitter le territoire français, sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de trois ans.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;

- il n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur de droit ;

- le préfet a méconnu le principe du contradictoire garanti par l'article 41-2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 janvier 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance du 10 janvier 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Rennes a prolongé le maintien en rétention administrative de M. C pour une durée maximum de vingt-huit jours.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Tourre, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tourre,

- et les observations de Me Maral, avocate commise d'office, représentant M. C, présent et assisté d'un interprète en langue anglaise, qui soutient que l'arrêté attaqué méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'intéressé est atteint de troubles psychiques importants (il entend des voix) et était suivi par un psychiatre pendant son incarcération.

Le préfet de la Loire-Atlantique n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant nigérian, né en 1979, déclare être arrivé en France pour la première fois le 6 février 2016 sous couvert de son passeport revêtu d'un visa, sans toutefois pouvoir le justifier en produisant l'original de son passeport. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 27 octobre 2016. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 5 novembre 2018. M. C a fait l'objet, le 9 avril 2019, d'une obligation de quitter le territoire français et le 20 avril 2021 d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ainsi que d'une interdiction de retour de deux ans. M. C a été condamné le 3 mai 2022 par le tribunal correctionnel de Nantes à une peine de cinq mois d'emprisonnement et a été incarcéré au centre pénitentiaire de Nantes le 30 juin 2023. Alors que M. C était incarcéré, le préfet de la Loire-Atlantique, par l'arrêté attaqué du 5 janvier 2024, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pour une durée de trois ans. Par arrêté du 8 janvier 2024, il a décidé de le placer en rétention administrative pour une durée de quarante-huit heures, mesure qui a été prolongée pour une durée maximale de vingt-huit jours par l'ordonnance visée ci-dessus, rendue le 10 janvier 2024 par le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Rennes.

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ".

3. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

4. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

5. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

6. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

7. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme B A, adjointe à la cheffe du bureau du contentieux et de l'éloignement de la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 13 septembre 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet de la Loire-Atlantique a accordé à la directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture une délégation à l'effet de signer dans le cadre des attributions relevant de sa direction un ensemble de décisions, dont au titre du bureau du contentieux et de l'éloignement, " les décisions portant obligation de quitter le territoire assorties ou non d'une décision portant sur le délai de retour avec ou sans mesure de surveillance " ainsi que " les décisions portant interdiction de retour ou de circulation sur le territoire français ". En cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration, l'article 2 de ce même arrêté conférait la même délégation de signature à son adjoint. Enfin, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de la directrice des migrations et de l'intégration et de son adjoint, l'article 3 de ce même arrêté conférait la délégation de signature " dans les limites des attributions respectives de leurs services ou bureaux " à plusieurs agents, dont Mme B A, adjointe à la cheffe du bureau du contentieux et de l'éloignement. Il n'est pas établi que la directrice des migrations et de l'intégration et son adjoint n'auraient pas été absents ou empêchés. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

8. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les motifs de fait et de droit au regard desquels le préfet de la Loire-Atlantique a décidé d'obliger M. C à quitter le territoire français, de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, de lui interdire le retour sur ce territoire pendant une durée de trois ans et a fixé le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré du caractère insuffisant de sa motivation doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que ces articles s'adressent non pas aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Il découle toutefois de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, et se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

10. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal des services de police du 13 décembre 2023 qui a précédé l'édiction de la mesure d'éloignement du 5 janvier 2024, que M. C a été entendu, avec l'aide d'un interprète en langue anglaise mandaté par téléphone, au sujet de la circonstance qu'il pourrait faire l'objet d'une mesure d'éloignement ainsi que sur sa situation familiale et administrative, qu'il a fait état de vulnérabilités " psychologique " et " physique : les articulations " et qu'il a indiqué être célibataire et sans enfant. Le requérant ne fait valoir aucun élément précis qu'il n'aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision attaquée et qui aurait été susceptible d'influer sur son contenu. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

11. En quatrième lieu, si M. C soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit, il n'assortit ce moyen d'aucune argumentation et ne précise pas, notamment, la ou les décisions comprises dans l'arrêté contre lesquelles ce moyen est dirigé. Il ne permet pas ainsi au tribunal d'apprécier la portée et le bien-fondé de ce moyen, qui ne peut, dès lors, qu'être écarté.

12. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

13. Dès lors qu'elle dispose d'éléments d'informations suffisamment précis permettant d'établir qu'un étranger, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie, prévue au 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale doit, lorsqu'elle envisage de prendre une telle mesure à son égard, et alors même que l'intéressé n'a pas sollicité le bénéfice d'une prise en charge médicale en France, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

14. Au cas d'espèce, si à l'audience, M. C a indiqué avoir troubles psychiques importants et avoir bénéficié d'un suivi par un psychiatre pendant son incarcération, alors qu'il a seulement fait état lors de son audition de vulnérabilités " psychologique " et " physique : les articulations ", il ne produit, à l'appui de ses allégations, aucun document, notamment d'ordre médical, permettant d'établir que son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Le moyen tiré de la méconnaissance du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

15. En sixième lieu, M. C soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, célibataire et sans enfant, ne fait en outre état d'aucune attache familiale ou personnelle sur le territoire français et n'établit pas être dépourvu de telles attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-six ans. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, M. C n'établit pas que son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences que l'une ou plusieurs des décisions comprises dans l'arrêté attaquée auraient sur la situation personnelle de M. C.

16. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué a été précédé d'un examen complet de la situation de M. C.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet de la Loire-Atlantique.

Lu en audience publique le 12 janvier 2024.

La magistrate désignée,

signé

L. Tourre La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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