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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400130

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400130

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400130
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDAHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 janvier et le 7 mars 2024, M. B A, représenté par Me Dahi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou à défaut, de lui enjoindre de réexaminer sa situation et de lui accorder dans l'attente une autorisation provisoire de séjour et de travail dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé lié par l'avis des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par lettre du 22 février 2024, le greffe du tribunal a invité l'Office français de l'immigration et de l'intégration à produire l'entier dossier médical au vu duquel le collège de médecins s'est prononcé, le requérant ayant indiqué accepter la levée du secret médical.

Le 29 février 2024, l'OFII a communiqué le dossier médical de l'intéressé qui a été communiqué aux parties.

Le 13 mars 2023, l'OFII a présenté un mémoire en observations qui n'a pas été communiqué.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 425-11, R.425-12, R. 425-13 et R. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Villebesseix,

- et les observations de Me Dahi, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité arménienne est entré en France le 23 janvier 2019 sous couvert d'un visa de court séjour valable jusqu'au 10 février 2019, accompagné de son épouse et de son fils mineur. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 14 aout 2019 et son recours contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile le 21 janvier 2020. Le 1er décembre 2020, il a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais par un arrêté du 26 novembre 2021, le préfet d'Ille-et-Vilaine a rejeté cette demande et a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français. Le recours formé par l'intéressé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Rennes du 28 avril 2022 puis par une ordonnance de la cour administrative d'appel de Nantes du 23 novembre 2023. Le 13 juin 2023, M. A avait cependant déposé une seconde demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 30 novembre 2023, le préfet d'Ille et Villaine a, à nouveau, refusé de lui délivrer ce titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. M. A demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer la carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat (). / Si le collège des médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée ".

3. La partie qui justifie de l'avis d'un collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié et effectivement accessible dans le pays de renvoi.

4. Pour refuser de délivrer à M. A le titre de séjour sollicité en raison de son état de santé, le préfet s'est approprié l'avis du collège de médecins du 12 septembre 2023, selon lequel si l'état de santé du requérant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut toutefois, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, et vers lequel il peut voyager sans risque médical, y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.

5. M. A, qui souffre de diabète et de troubles psychiatriques résultant d'un stress post-traumatique, soutient qu'il ne peut bénéficier personnellement d'un traitement dans son pays d'origine dès lors que les troubles psychiatriques dont il souffre sont directement liés aux événements vécus en Arménie. A l'appui de ce moyen, il produit notamment un certificat médical, postérieur à la décision attaquée mais révélant une situation antérieure et constante, rédigé par son médecin psychiatre, qui atteste que l'intéressé " souffre d'un état de stress post-traumatique marqué, compliqué d'un trouble dépressif chronique. Ces () troubles se manifestent d'une part par une hypervigilance anxieuse constante, avec vécu d'insécurité dans les lieux publics, des reviviscences diurnes (hallucinations auditives, crises de déréalisation) et nocturnes (cauchemars et insomnies) des scènes traumatiques, des ruminations anxieuses et des attaques de panique quotidiennes. D'autre part, on retrouve une humeur dépressive chronicisé. Ces symptômes se compliquent de manière récurrente de crises suicidaires (deux tentatives de suicide par phlébotomie l'année passée), d'altérations des fonctions instinctuelles et d'une carence d'élan vital. ". Le praticien qui relève qu':" il existe à ce jour un risque suicidaire non négligeable " précise que sa prise en charge suppose : " évidemment l'éviction des éléments traumatiques " et qu'" un retour en Arménie serait de fait synonyme d'une réexposition immédiate aux facteurs psychotraumatiques, et donc d'une acutisation de ses troubles psychiatriques et de mises en danger de lui-même. ". Il certifie en outre que " la réception en décembre dernier d'une OQTF est à l'origine d'une exacerbation significative des symptômes anxieux post-traumatiques et d'une décompensation dépressive sévère caractérisée ". Ce diagnostic est conforté par la circonstance qu'à deux reprises en mars et en juin 2022, M. A a tenté de mettre fin à ses jours par phlébotomie ce qui a conduit à son hospitalisation pendant plusieurs semaines. Il ressort des pièces du dossier et notamment des comptes-rendus d'hospitalisation que ces tentatives de suicide sont liées à la première procédure d'éloignement mentionnée au point 1. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l'espèce, M. A ne peut pas être regardé comme pouvant effectivement bénéficier dans son pays d'origine d'un traitement approprié à son état de santé et que c'est par une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet a refusé de lui délivrer une carte de séjour temporaire sur ce fondement.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que la décision en date du 30 novembre 2023 par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, doit être annulée, de même que, par voie de conséquence, la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Il y a lieu, eu égard au motif d'annulation retenu, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer au requérant une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a toutefois pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Dahi, avocate de M. A renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à cette dernière de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 30 novembre 2023 du préfet d'Ille-et-Vilaine est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dahi, avocate de M. A une somme de 1 200 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet d'Ille-et-Vilaine et à Me Dahi.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Kolbert, président du tribunal,

M. Grondin, premier conseiller,

Mme Villebesseix, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

La rapporteure,

signé

J. Villebesseix

Le président,

signé

E. Kolbert

La greffière d'audience,

signé

A. Bruézière

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400130

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