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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400374

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400374

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400374
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 janvier 2024, Mme C A B, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

- sont insuffisamment motivées ;

- sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaissent les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sont entachées d'erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 mars 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 septembre 2023.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Grondin,

- et les observations de Me Bertaut représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante colombienne née le 13 novembre 1988, est entrée régulièrement en France le 8 septembre 2019, sous couvert d'un visa D portant la mention " étudiant " valable jusqu'au 25 juillet 2020. Elle a par la suite bénéficié de titres de séjour portant la mention " étudiant ", dont le dernier a expiré le 31 décembre 2022. Le 30 janvier 2023, elle a sollicité des services de la préfecture d'Ille-et-Vilaine la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par la présente requête, elle demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

2. En premier lieu, l'arrêté litigieux vise notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui constituent la base légale de l'ensemble des décisions qu'il contient. Il comporte ainsi les considérations de droit fondant ces décisions. Par ailleurs, l'arrêté mentionne la date de naissance, la nationalité, la date d'entrée de Mme A B sur le territoire national, et les titres de séjours qu'elle a obtenus en qualité d'étudiante. Il précise également en quoi elle ne remplit pas les conditions résultant de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lui permettant de bénéficier d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", notamment eu égard à la clôture automatique de sa demande d'autorisation de travail faute pour la requérante d'avoir complété sa demande. L'arrêté expose enfin précisément pourquoi les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne sont pas méconnus. Dans ces conditions, la motivation de l'arrêté litigieux est suffisamment développée pour permettre à l'intéressé d'en saisir les motifs et au juge d'exercer son contrôle en toute connaissance de cause, alors même qu'il serait rédigé selon des formules stéréotypées. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français seraient insuffisamment motivées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de la vie privée et familiale de Mme A B mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé pour prendre son arrêté, aurait entaché ses décisions d'un défaut d'examen particulier de la situation personnelle de l'intéressée. Si la requérante fait plus particulièrement état de ce que l'arrêté ne mentionne pas la présence de son cousin résidant à Nice, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'elle en a informé la préfecture dans le cadre de l'instruction de sa demande de titre de séjour alors que, en tout état de cause, elle ne démontre aucunement qu'elle entretiendrait une relation d'une intensité telle avec son cousin, que l'absence d'examen de cette circonstance serait de nature à changer l'appréciation du préfet. Par suite, ce moyen doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L.5221-2 et suivants du code du travail () ". Aux termes de l'article L. 5221-2 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ". Aux termes de l'article L. 5221-5 de ce code : " Un étranger autorisé à séjourner en France ne peut exercer une activité professionnelle salariée en France sans avoir obtenu au préalable l'autorisation de travail mentionnée au 2° de l'article L. 5221-2 ". Enfin, l'article R. 5221-20 du code du travail dispose que : " L'autorisation de travail est accordée lorsque la demande remplit les conditions suivantes : 1° S'agissant de l'emploi proposé : a) Soit cet emploi relève de la liste des métiers en tension prévue à l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et établie par un arrêté conjoint du ministre chargé du travail et du ministre chargé de l'immigration ; b) Soit l'offre pour cet emploi a été préalablement publiée pendant un délai de trois semaines auprès des organismes concourant au service public de l'emploi et n'a pu être satisfaite par aucune candidature répondant aux caractéristiques du poste de travail proposé (). 5° Lorsque l'étranger est titulaire d'une carte de séjour portant les mentions " étudiant " ou " étudiant-programme de mobilité " prévue à l'article L. 422-1, L. 422-2, L. 422-5, L. 422-26 et L. 433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a achevé son cursus en France ou lorsqu'il est titulaire de la carte de séjour portant la mention " recherche d'emploi ou création d'entreprise " prévue à l'article L. 422-14 du même code, l'emploi proposé est en adéquation avec les diplômes et l'expérience acquise en France ou à l'étranger ".

5. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient au seul préfet, lorsqu'il est saisi par un étranger résidant en France sous couvert d'une carte de séjour, d'un récépissé de demande ou de renouvellement de carte de séjour ou d'une autorisation provisoire de séjour, d'une demande de délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié accompagnée d'une demande d'autorisation de travail dûment complétée et signée par son futur employeur, de statuer sur cette double demande. S'il lui est loisible de donner délégation de signature à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités, anciennement direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi, en matière de délivrance des autorisations de travail des ressortissants étrangers et ainsi de charger cette administration plutôt que ses propres services de l'instruction de telles demandes, il ne peut, sans méconnaître l'étendue de sa propre compétence opposer à l'intéressé un défaut d'autorisation de travail.

6. En l'espèce, il est constant que Mme A B a joint à sa demande de titre de séjour une demande d'autorisation de travail qui a été rejetée par le préfet, au motif que les documents sollicités pour compléter la demande n'avaient pas été produits. En se bornant à faire valoir que la préfecture disposait de ses diplômes transmis dans le cadre de l'instruction de ses demandes de titre de séjour portant la mention " étudiant ", elle n'établit aucunement qu'elle a adressé au préfet les pièces sollicitées le 29 mars 2023 pour compléter sa demande, soit une copie des diplômes obtenus en France, le document justifiant du dépôt d'une offre d'emploi auprès du service public de l'emploi, et une attestation sur l'honneur de la société souhaitant embaucher la requérante faisant notamment état de l'absence de candidat répondant aux caractéristiques de l'emploi proposé. Dans ces conditions le préfet pouvait considérer que l'offre d'emploi ne respectait pas les critères du b) du 1° de l'article R. 5221-20 du code du travail et rejeter, pour ce seul motif, la demande d'autorisation de travail. A défaut de justifier d'une autorisation de travail, Mme A B n'établit pas remplir les conditions prévues par les dispositions précitées.

7. Par ailleurs, si le préfet a mentionné dans l'arrêté litigieux que l'emploi proposé à Mme A B en qualité d'ouvrière polyvalente n'est pas en adéquation avec la formation et les diplômes de l'intéressée en langue française, il ressort des termes même de l'arrêté que l'autorisation de travail n'a pas été rejetée sur le fondement du 5° de l'article L. 5221-20 du code du travail, mais pour la seule méconnaissance du 1° de cet article qui n'est pas relatif à l'adéquation entre les expériences de la requérante et l'emploi sollicité. En tout état de cause, à supposer même que le préfet se soit fondé sur les dispositions du 5° de l'article L. 5221-20 du code du travail, il résulte de ce qui a été dit au point précédent qu'il aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur les dispositions du 1° de cet article.

8. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B ne bénéficie, à la date de l'arrêté litigieux, que de moins de quatre années de présence sur le territoire national où elle est célibataire et sans charge de famille, dont plus de trois passées sous le statut d'étudiant qui ne donne pas vocation à s'installer durablement en France. Si la requérante indique avoir tissé de nombreux liens et invoque la présence de son cousin à Nice, elle n'a produit aucune attestation autre que professionnelle pour en justifier. De même, si elle indique bénéficier d'une promesse d'embauche, il résulte de ce qui a été dit au point 6 qu'elle n'établit pas avoir sollicité un titre de séjour portant la mention " salarié " en respectant la procédure prévue par les dispositions des articles L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et L. 5221-2 et R. 5221-20 du code du travail. Par ailleurs, elle ne démontre pas être dépourvue de toute attache dans son pays d'origine où elle a vécu la majeure partie de sa vie. A ce titre, si Mme A B se prévaut de ce qu'il ne s'agit pas d'un critère prévu par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le préfet peu néanmoins apprécier l'atteinte disproportionnée au respect de la vie privée et familiale d'un ressortissant étranger selon les liens qu'il maintient dans son pays d'origine. Par suite, eu égard à la durée et aux conditions de séjour de l'intéressée en France, le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas porté au droit de Mme A B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels l'arrêté litigieux a été pris, alors même qu'elle a validé trois diplômes en langue française et qu'elle a exercé plusieurs emplois pour financer ses études. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait entaché les décisions attaquées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle de Mme A B.

11. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 10 qu'il y a lieu d'écarter tous les moyens dirigés contre les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 10 que l'ensemble des moyens dirigés contre la décision d'obligation de quitter le territoire français doivent être écartés. Par suite, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté litigieux du 19 juillet 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions d'annulation présentées par Mme A B, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, il y a lieu de rejeter ses conclusions d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Toutefois, ces dispositions combinées à celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros que Mme A B sollicite au profit de son conseil sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A B, à Me Le Strat et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Bozzi, premier conseiller,

M. Grondin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

T. Grondin

Le président,

signé

C. Radureau

Le rapporteur,

signé

T. GRONDIN

Le président,

signé

C. RADUREAU

La greffière d'audience,

signé

A. BruézièreLe greffier,

signé

N. JOSSERAND

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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