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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400409

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400409

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400409
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantLE BOURDAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 et 30 janvier 2024, Mme C A alors placée en détention au centre pénitentiaire de Rennes (Ille-et-Vilaine), représentée par Me Le Bourdais, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et décidé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer sa situation dans le délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 € par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Le Bourdais d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

* Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée et n'a pas fait l'objet d'un examen particulier ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* Sur la décision portant refus de départ volontaire :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

* Sur l'interdiction de retour d'un an sur le territoire :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 janvier 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Pottier, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pottier,

- les observations de Me Vaillant, substituant Me Le Bourdais, représentant Mme A, qui demande en outre au tribunal d'enjoindre au préfet de supprimer la mention de Mme A du fichier SIS de signalement des personnes recherchées dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement, et qui reprend et développe les moyens présentés dans ses écritures, et :

- déclare abandonner le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- soutient que la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa demande de renouvellement de titre de séjour, compte tenu des échanges de courriels entre la préfecture et son conseiller de probation et d'insertion pénitentiaire relatifs à une demande de renouvellement de titre de séjour, et de la circonstance que la préfecture savait également qu'elle avait toutes ses attaches en Guyane française où elle est arrivée à l'âge de deux ans, et que le juge judiciaire ne lui avait pas interdit de revenir en Guyane française pour ces raisons ;

- les explications de Mme A, qui déclare que lors de sa détention à Nantes, elle a rencontré la Cimade pour faire une demande de titre de séjour à la préfecture, que sa conseillère de probation et d'insertion a contacté à ce sujet les services de la préfecture qui n'ont pas donné suite ;

- et les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine qui fait valoir que l'existence d'une demande de titre de séjour réceptionnée par la préfecture n'est pas établie, l'accusé de réception du 4 janvier 2024 n'étant pas lisible, et que Mme A a déjà été condamnée à deux reprises pour transport de stupéfiants.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante surinamaise née le 4 février 1994 à Brokonpondo, entrée en France pour la première fois en 1996 accompagnée de sa mère, a bénéficié d'un titre de séjour délivré par le préfet de Guyane le 11 décembre 2018 puis d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 3 janvier 2023. Par un jugement du tribunal correctionnel d'Angers en date du 7 juillet 2022, elle a été condamnée à une peine de trois ans de prison dont deux fermes par un jugement pour transport, détention, offre ou cession et acquisition non autorisée de stupéfiants. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a pris à son encontre, le 23 janvier 2024, et alors qu'elle se trouvait en détention, un arrêté l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est entrée en Guyane française à l'âge de deux ans avec sa mère qui s'est établie à Saint-Laurent-du-Maroni, avec ses autres enfants, et s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire en 2018 puis une carte de séjour pluriannuelle en 2021. Il ressort en outre des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, la conseillère de probation et d'insertion pénitentiaire de Mme A avait entrepris des démarches pour obtenir la délivrance d'un titre de séjour et déposé un dossier de demande de titre, démarches dont témoignent des échanges de courriels avec la préfecture dont l'objet est le renouvellement du titre de séjour de la requérante, ainsi que la copie d'une fiche de liaison " Spip - préfecture " ayant le même objet et accompagnée d'un accusé de réception de courrier recommandé en date du 4 janvier 2024 adressé au bureau du séjour de la préfecture par le service de probation et d'insertion pénitentiaire du centre pénitentiaire de Rennes. En outre, il ressort d'un courriel du 3 janvier 2024 émanant de l'adresse de messagerie électronique " pref35-éloignement-prison " que les services de la préfecture ont demandé à la conseillère de probation et d'insertion pénitentiaire de Mme A de les contacter " concernant la demande de renouvellement de titre de séjour " de l'intéressée. Par ailleurs, un autre courriel de la conseillère de probation et d'insertion en date du 29 décembre 2023 a informé les services de la préfecture que l'intéressée avait déposé une demande de renouvellement de titre de séjour. Enfin, il ressort des pièces du dossier que lors de son audition par les services de la police à la frontière le 27 octobre 2023, la requérante a déclaré séjourner chez sa mère en Guyane où elle a ses quatorze frères et sœurs et où elle est entrée à un an et demi et a fait toute sa scolarité, ne pas connaitre pas sa famille au Suriname, et n'avoir jamais quitté la Guyane sauf pour venir en France métropolitaine. Il résulte de ce qui précède qu'en n'examinant pas la demande de titre de séjour de l'intéressée et, au surplus, en fondant sa décision sur l'absence d'attaches familiales établies en Guyane, le préfet d'Ille-et-Vilaine qui connaissait la situation familiale de l'intéressée et les démarches entreprises depuis le centre pénitentiaire, a entaché sa décision d'un défaut d'examen.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire national d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Compte tenu de ce qui vient d'être mentionné, il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de Mme A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ". Aux termes de l'article R. 613-7 du même code : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'annulation de l'interdiction de retour prise à l'encontre de Mme A implique nécessairement l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de mettre en œuvre sans délai la procédure d'effacement de ce signalement à compter de la date de notification de la présente décision.

Sur les frais liés au litige :

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire est accordé à Mme A.

Article 2 : L'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine 23 janvier 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de Mme A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Il est enjoint à au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission de Mme A dans le système d'information Schengen à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : Les conclusions présentées par Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2024.

La magistrate désignée,

signé

F. PottierLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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