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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400798

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400798

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400798
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LE BOURHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 février 2024, Mme D A, représentée par Me Le Bourhis, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de le transférer à destination des autorités allemandes ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de l'autoriser à solliciter l'asile en France en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement ou, à défaut, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Le Bourhis d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ont été méconnues dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle a été destinataire de l'ensemble des informations qu'elles prévoient, dans une langue qu'il comprend, les brochures lui ayant été remises en langue dari et non en langue farsi ;

- les dispositions de l'article 5 du même règlement ont été méconnues, dès lors que l'entretien individuel a été mené par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était dûment qualifiée ;

- l'attestation de demandeur d'asile lui a été remise plus de trois jours après l'enregistrement de sa demande en méconnaissance de l'article L. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du parlement et du conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Descombes,

- les observations de Me Le Bourhis, représentant Mme A, qui se désiste du moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- les explications de Mme A, assistée d'une interprète,

- et les observations de Mme Baron, en présence de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine,

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante turque, née en mars 2001, est entrée irrégulièrement en France le 15 juin 2023. Le 18 janvier 2024, elle a sollicité l'asile auprès des services de la préfecture d'Ille-et-Vilaine. La consultation du fichier Eurodac a toutefois fait ressortir qu'elle avait déjà demandé l'asile auprès des autorités allemandes. Les autorités françaises ont alors saisi leurs homologues allemands d'une demande de reprise en charge de Mme A sur le fondement de l'article 12.4) du règlement (UE) n° 604/2013. Le 26 janvier 2024, les autorités allemandes ont accepté de le reprendre en charge sur le fondement du même article de ce règlement. Par le premier arrêté du 12 février 2024 attaqué, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer Mme A à destination de l'Allemagne. Par le second arrêté attaqué, pris le même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté de transfert :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a bénéficié le 18 janvier 2024, d'un entretien individuel assuré par un agent de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, assisté par un interprète en langue turque au terme duquel elle a reconnu avoir été informée que sa demande d'asile était traitée conformément au règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et avoir compris la procédure engagée à son encontre. En effet, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A aurait fait part de problèmes de compréhension lors de cet entretien individuel où elle a, au contraire, déclaré à l'issue en avoir compris l'ensemble des termes et a signé son résumé. De ce fait, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'elle n'a pas pu bénéficier d'un entretien dans une langue qu'elle comprend. Par ailleurs, si l'agent qui a mené cet entretien n'en a pas signé le résumé, et y est seulement identifié par la mention " agent de préfecture " suivi de ses initiales manuscrites, cette circonstance n'est pas de nature à établir que cet entretien n'a pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Dès lors, le moyen tiré de la violation des dispositions de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. ".

5. Pour regrettable qu'elle soit, la circonstance que l'administration n'aurait pas respecté le délai de trois jours ouvrés, prévu par les dispositions citées au point précédent, dans lequel doit être enregistrée la demande d'asile présentée à l'autorité compétente, ne fait pas obstacle, en tout état de cause, à l'intervention ultérieure d'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable de sa demande d'asile. Dès lors, Mme A ne peut utilement se prévaloir, à l'appui de son recours, du fait que sa demande d'asile a été enregistrée au-delà du délai prescrit par les dispositions précitées.

6. En troisième et dernier lieu, Mme A se prévaut de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation, de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du droit constitutionnel d'asile, ainsi que des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du fait que l'arrêté de transfert contesté aura pour conséquence sa séparation avec son conjoint, M. B, qui ne peut la suivre en Allemagne, alors même qu'elle est enceinte avec un terme en juin 2024 et que sa grossesse est à risque car elle a déjà fait une fausse couche. Toutefois, d'une part, son compagnon qui est entré irrégulièrement en France en juillet 2021 a vu sa demande d'asile définitivement rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) du 30 novembre 2021 confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 5 juillet 2022. Il a par la suite fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en date du 31 octobre 2023, qui a été confirmée par un jugement du tribunal de céans du 26 janvier 2024, si bien qu'il n'a pas vocation à rester sur le territoire national. D'autre part, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'état de santé de Mme A l'empêcherai de se rendre en Allemagne pour y accoucher en juin 2024, ni que le suivi médical de sa grossesse ne pourrait y être assuré. Dès lors les moyens précités ne peuvent qu'être écartés.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté portant assignation à résidence :

8. Aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'État responsable de l'examen de sa demande d'asile. / Lorsqu'un État requis a refusé de prendre en charge ou de reprendre en charge l'étranger, il est immédiatement mis fin à l'assignation à résidence édictée en application du présent article, sauf si une demande de réexamen est adressée à cet État dans les plus brefs délais ou si un autre État peut être requis./ En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée. / L'étranger qui, ayant été assigné à résidence en application du présent article ou placé en rétention administrative, n'a pas déféré à la décision de transfert dont il fait l'objet ou, y ayant déféré, est revenu en France alors que cette décision est toujours exécutoire peut être à nouveau assigné à résidence en application du présent article. "

9. D'une part, le présent jugement n'annulant pas l'arrêté de transfert du 12 février 2024, le moyen tiré de ce que l'arrêté d'assignation à résidence du même jour devrait être annulé par voie de conséquence ne peut qu'être écarté.

10. D'autre part, s'agissant de l'obligation de pointage, deux fois par semaine à la direction zonale de la police aux frontières zone ouest à Saint-Jacques-de-la-Lande, aucune pièce du dossier, notamment d'ordre médical, ne vient établir que, du fait qu'elle soit enceinte, Mme A serait dans l'incapacité physique d'effectuer le trajet pour se rendre dans les locaux de la police aux frontières. Par suite, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que la mesure de pointage qui lui a été imposée ne serait pas adaptée et proportionnée aux finalités qu'elle poursuit.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas non plus fondée à demander au tribunal d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des deux arrêtés attaqués du 12 février 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de Mme A tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, il y a lieu de rejeter également les conclusions présentées à fin d'injonction.

Sur les frais d'instance :

14. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 faisant obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées sur leur fondement par Mme A.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2024.

Le magistrat désigné,

signé

G. Descombes La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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