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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400829

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400829

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400829
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 février 2024, M. G B actuellement retenu au centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 14 février 2024 par lequel le préfet du Morbihan lui a fait interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

Il soutient que :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'incompétence de leur auteur ;

- elle est insuffisamment motivée, faute de ne pas s'être prononcée sur tous les critères ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu ;

- elle est disproportionnée et est donc entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance du 16 février 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Rennes a prolongé le maintien en rétention administrative de M. B pour une durée maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, notamment son article 19-1 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Descombes,

- les observations de Me Cohadon, avocate commise d'office, représentant M. B, qui développe les moyens susvisés et demande de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 800 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative moyennant la renonciation de l'avocat à percevoir la contribution versée par l'État au titre de l'aide juridictionnelle,

- les explications de M. B, assisté d'une interprète,

- et les observations de Mme Baron, en présence de M. F, représentant le préfet du Morbihan.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant géorgien né en novembre 1985, demande l'annulation de l'arrêté du 14 février 2023 par lequel le préfet du Morbihan a pris à son encontre une décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

2. En premier lieu, le préfet du Morbihan a donné délégation, selon un arrêté du 29 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, à Mme A C, attachée d'administration et signataire de l'arrêté attaqué, aux fins de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, directeur de la citoyenneté et de la légalité et de Mme D, chef du bureau des étrangers et de la nationalité, notamment les arrêtés d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français mentionne les dispositions et stipulations applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et indique également, avec suffisamment de précision, les circonstances de fait sur lesquelles le préfet du Morbihan s'est fondé. Il précise notamment qu'en application de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Il mentionne que M. B déclare être marié, que son épouse de nationalité géorgienne fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'ils ont deux enfants à charge de nationalité géorgienne. Par suite, et alors même qu'il n'indique pas que sa fille ainée est scolarisée en classe de CE1 depuis le 9 mai 2023 à l'école élémentaire publique Jules Verne de Ploërmel, compte tenu également de ce qui sera exposé au point 14, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / () 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ".

5. Il résulte des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions d'éloignement. Dès lors, les dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient utilement être invoquées à l'encontre de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté.

6. D'autre part, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

7. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, relatif au droit à une bonne administration, s'adresse non aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le requérant ne peut utilement soutenir que l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français, pris par une autorité d'un État membre, méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

8. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été invité lors de son audition du 13 février 2024 par les services du commissariat de police de Lorient à faire des observations sur sa situation. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté.

10. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "

11. Il ressort des pièces du dossier et notamment des procès-verbaux des auditions conduites par les forces de l'ordre lors de la garde à vue de l'intéressé, le 13 février 2024, que celui-ci a été interpellé pour soustraction à une obligation de quitter le territoire français. En effet, il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est précédemment soustrait à une mesure d'éloignement. Par suite, et dès lors que le requérant ne justifie pas avoir créé sur ce territoire des liens particuliers permettant de démontrer son intégration, n'y d'aucune circonstance humanitaire y faisant obstacle, le préfet du Morbihan pouvait, sans méconnaître les dispositions précitées et sans en faire une inexacte application ni commettre une erreur manifeste d'appréciation, prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

12. Il ressort des termes mêmes des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

13. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifient sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. Pour prendre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, le préfet du Morbihan a considéré que si M. B déclare être marié à une compatriote et avoir deux enfants à charge, son épouse fait également l'objet d'une mesure d'éloignement qui a été confirmée par le tribunal de céans le 13 septembre 2023, que son entrée sur le territoire national est récente, qu'il ne justifie pas de circonstances humanitaires faisant obstacle à la décision contestée, et qu'il n'établissait ni l'intensité, la stabilité et l'ancienneté des liens personnels et familiaux sur le territoire national. Par ailleurs, M. B a été interpellé pour soustraction à une obligation de quitter le territoire français prononcée le 5 juillet 2023 par le préfet du Morbihan. En effet, régulièrement convoqué à la gendarmerie pour une audition prévue le 8 février 2024 à 8h30, le couple a fait savoir qu'il ne pourra pas se rendre à la gendarmerie le lendemain pour raison médicale. Une patrouille qui s'est présentée au domicile du couple leur a alors remis une convocation à la gendarmerie pour le 10 février 2024 où les époux B ne se sont toujours pas présentés sans le justifier. Une patrouille rendue au domicile du couple a constaté que le domicile était inoccupé et le voisinage a confirmé avoir vu le couple quitter définitivement le domicile et déposer les clefs dans la boite aux lettres. Si l'intéressé fait valoir que leur assistante sociale leur aurait dit de rendre le logement en question, il ne conteste pas toutefois qu'il s'est volontairement soustrait à la convocation remise par les gendarmes. En outre, si M. B a indiqué qu'il suivait un traitement pour l'estomac, il ne produit, à l'appui de ses allégations, aucun document, notamment d'ordre médical, permettant d'établir que son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dans ces conditions, et eu égard à ce qui a été dit aux points précédents, le préfet du Morbihan n'a pas commis d'erreur d'appréciation pour l'application des dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni entaché sa décision d'un défaut de motivation en considérant que M. B ne faisait pas état de circonstances humanitaires de nature à justifier qu'il n'édicte pas d'interdiction de retour.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 14 février 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. G B et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Lu en audience publique le 19 février 2024.

Le magistrat désigné,

signé

G. Descombes La greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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