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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400966

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400966

lundi 26 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400966
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantSALIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 février 2024, M. D B, représenté par Me Salin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Bangladesh comme pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'une année ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente et de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans les systèmes d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen et d'insuffisance de motivation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen complet et approfondi ;

- la décision méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision attaquée viole l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'assignation à résidence :

- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de celle portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Moulinier, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Moulinier,

- les observations de Me Salin, représentant M. B, qui reprend ses écritures,

- et les explications de M. B, ainsi que celle de Mme C, sa conjointe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en 2002, ressortissant du Bangladesh, est entré en France en 2018. Le préfet d'Ille-et-Vilaine a pris à son encontre, le 19 février 2024, un arrêté l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an ainsi qu'un arrêté l'assignant à résidence. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

3. M. B se prévaut de ce qu'il s'exprime en français, qu'il a construit sa vie d'adulte en France après être arrivé à l'âge de seize ans sur le territoire français en 2018, comme en atteste son acte de naissance " légalisé ", qu'il est demeuré en France de manière continue depuis cinq ans et qu'il n'a plus de contacts avec toute sa famille restée au Bangladesh. Il ressort également des pièces du dossier que M. B vit en concubinage avec Mme A C avec laquelle il réside depuis avril 2023, en outre, l'intéressé a fait des efforts d'intégration, obtenant notamment un brevet des collèges et entamant le suivi d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP), qu'il n'a pu au final valider pour des raisons financières. Néanmoins, M. B peut se prévaloir de son emploi dans la restauration alors même qu'il est en situation irrégulière. De surcroît, il n'est pas contesté qu'il assume le loyer de l'appartement qu'il partage avec Mme C, sa conjointe. Enfin s'agissant de l'altercation survenue le 18 février 2024 avec celle-ci, il ressort de l'audition du 19 février que lui-même a été blessé et des déclarations de Mme C lors de l'audience que celle-ci reconnaît être l'autrice des violences et être responsable des faits en question, faits qui n'ont, au demeurant, donné lieu à aucune poursuite à l'égard de M. B. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le requérant est fondé à soutenir que le préfet d'Ille-et-Vilaine a entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

4. Il résulte de ce qui vient d'être dit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 19 février 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai en toutes ses décisions, ainsi que par voie de conséquence l'arrêté pris le même jour l'assignant à résidence en toute ses décisions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Compte tenu de ce qui vient d'être mentionné, il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ". Aux termes de l'article R. 613-7 du même code : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'annulation de l'interdiction de retour prise à l'encontre de M. B implique nécessairement l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de mettre en œuvre sans délai la procédure d'effacement de ce signalement à compter de la date de notification de la présente décision.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 19 février 2024 du préfet d'Ille-et-Vilaine portant obligation de quitter le territoire français et assignant M. B à résidence sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est enjoint à au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 200 euros à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2024.

Le magistrat désigné,

signé

Y. MoulinierLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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