vendredi 5 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2401090 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | OQTF 6 sem |
| Avocat requérant | CABINET DGR AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 février 2024, M. C A, représenté par Me Roilette, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2024 par lequel le préfet du Morbihan lui fait interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour à compter de la notification du jugement sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours sous la même astreinte et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;
4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé ;
- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- l'arrêté est entaché d'une erreur de droit en se fondant sur l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne correspond pas à sa situation ;
- il méconnaît l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu des craintes d'excision de ses filles en cas de retour ;
- il est entaché d'une erreur de fait ;
- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. D, magistrat honoraire, pour exercer ses fonctions en application de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur l'aide juridictionnelle :
1. M. A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur la légalité de l'arrêté :
2. Le préfet du Morbihan a donné délégation, selon arrêté du 29 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, à Mme B E, attachée d'administration et signataire de l'arrêté attaqué, aux fins de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. G, directeur de la citoyenneté et de la légalité et de Mme F, chef du bureau des étrangers et de la nationalité, notamment les arrêtés d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. L'arrêté cite l'article L. 612-7 et vise les articles L. 612-10 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application, et mentionne la situation administrative et personnelle de l'intéressé, notamment son maintien en situation irrégulière au-delà du délai de départ accordé par l'obligation de quitter le territoire français du 4 décembre 2023 et l'absence de circonstances humanitaires. Le préfet a également mentionné le caractère récent de son séjour, l'absence de lien avec la France et la précédente obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet. L'arrêté comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, même si le préfet vise par erreur l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit donc être écarté.
4. Une telle motivation, qui n'est ni vague ni stéréotypée, et l'ensemble des considérants de l'arrêté permettent de vérifier que le préfet, qui a notamment pris en compte la situation de l'intéressé au regard de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, a procédé à un examen suffisant de la situation de M. A.
5. Il ressort des pièces du dossier que le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui concerne l'étranger qui s'est maintenu en situation irrégulière sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé par une précédente obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, et même si le préfet a visé par erreur l'article L. 612-6 de ce code, le moyen tiré de l'erreur de droit dont serait entaché l'arrêté pour avoir fait application d'une disposition ne concernant pas M. A doit être écarté.
6. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. () ".
7. M. A n'a fait état d'aucune circonstance humanitaire lors de sa convocation devant la gendarmerie pour non-respect de l'obligation de quitter le territoire français. L'intéressé fait, à présent, état du risque d'excision dont ses filles pourraient être victimes, en produisant des attestations, rédigées pour les besoins de la cause, indiquant que seul le maintien en France évite un tel risque, mais il n'apporte aucun élément permettant d'établir la réalité de ce risque, alors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a retenu le caractère peu circonstancié et peu crédible de ses propos concernant son origine socio-familiale, sa conversion religieuse ou les habitudes de sa famille et donc le risque d'excision des enfants. Dans ces conditions, ses allégations ne peuvent être regardées comme constitutives d'une circonstance humanitaire et le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
8. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2019, mais n'y a résidé pour l'essentiel que le temps de l'instruction de sa demande d'asile déposée en 2021. Il avait fait l'objet d'une décision de transfert en Espagne pour l'examen de sa demande d'asile en 2019 et n'apporte aucun élément sur sa présence en France avant 2021 en dehors d'une attestation médicale concernant sa fille qui est insuffisante pour établir la réalité de son séjour avant 2021. Dans ces conditions, il n'établit pas que le préfet du Morbihan aurait commis une erreur de fait en qualifiant son séjour de récent.
9. Enfin, il résulte de la lecture même des dispositions de l'article L. 612-7 que le maintien sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire entraîne de plein droit l'édiction d'une interdiction administrative de retour, sauf circonstances humanitaires qui ne sont pas présentes en l'espèce, ainsi qu'il vient d'être dit au point 7. Le moyen tiré de ce que le préfet se serait estimé à tort en situation de compétence liée doit être écarté.
10. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
11. Le droit de mener une vie privée et familiale normale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne saurait s'interpréter comme comportant l'obligation générale de respecter le choix, par des couples mariés, de leur domicile commun et d'accepter l'installation de conjoints non nationaux en France. En l'espèce, M. A, qui indique être entré en France en 2019 avec son épouse, laquelle avait également vu sa demande d'asile rejetée par la Cour nationale du droit d'asile en octobre 2023, ne fait valoir aucune attache en dehors du cercle familial et n'établit pas ne plus en avoir dans son pays d'origine où le couple, qui ne fait état d'aucune difficulté pour la poursuite de sa vie privée et familiale en dehors de la France, a résidé l'essentiel de sa vie. Dans ces conditions, même si l'intéressé indique faire des efforts d'intégration et soutient être présent en France depuis cinq ans, le préfet du Morbihan n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris l'interdiction de retour attaquée. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
13. Le présent arrêté n'a ni pour objet ni pour effet de séparer M. A de ses enfants. L'intéressé et son épouse, dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, ne font état d'aucun obstacle à la poursuite de leur vie familiale avec leurs enfants dans leur pays d'origine. Dans ces conditions, M. A n'établit pas que le préfet n'aurait pas porté une attention suffisante à l'intérêt supérieur de son enfant. Le moyen tiré de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2024 portant interdiction de retour d'une durée de deux ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
15. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. A à fin d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. A présentées sur ce fondement.
D É C I D E :
Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Morbihan.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.
Le magistrat désigné,
signé
O. DLa greffière d'audience,
signé
J. Jubault
La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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