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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2401666

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2401666

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2401666
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS LE BOURHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 mars 2024, M. D, alias M. E A, représenté par Me Le Bourhis, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du préfet d'Ille-et-Vilaine du 21 mars 2024 portant, d'une part, transfert aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile et d'autre part, assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine, à titre principal, de l'autoriser à présenter une demande d'asile en France selon la procédure normale dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 € TTC au titre des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté de transfert :

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'a pas été précédé d'un examen complet de sa situation personnelle ;

- il est entaché de deux erreurs de fait ;

- il méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 mars 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Tronel, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tronel,

- les observations de Me Vaillant substituant Me Le Bourhis, représentant M. C, qui développe les moyens soulevés dans la requête,

- les explications de M. C, qui a renoncé à sa demande d'interprète,

- et les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

1. M. C, alias A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle pour la présente procédure, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'arrêté de transfert :

2. En premier lieu, l'arrêté portant décision de transfert mentionne l'ensemble des circonstances de fait et motifs de droit au regard desquels le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer M. C, se déclarant de nationalité congolaise, à destination des autorités portugaises. Par suite, le moyen relatif à la motivation de l'arrêté litigieux doit être écarté.

3. En deuxième lieu, le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement (UE). La remise de ces éléments doit intervenir en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, c'est-à-dire au plus tard lors de l'entretien prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement (UE), entretien qui doit notamment permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations. Eu égard à leur nature, la remise par l'autorité administrative de ces informations prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C s'est vu remettre par les services préfectoraux, le 3 novembre 2023, soit en temps utile pour faire valoir des observations, le guide du demandeur d'asile, la brochure A " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", et la brochure B " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Ces documents comportent l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 de ce règlement (UE). Ils lui ont été remis en langue lingala que l'intéressé a déclaré lire et comprendre. Si le requérant fait valoir que les brochures remises ne mentionnaient pas la totalité des informations requises, il n'établit pas avoir sollicité la communication par l'administration de la partie prétendument manquante, alors pourtant que l'arrêté contesté est intervenu plusieurs mois après la remise de ces documents. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit, par suite, être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. () ".

6. D'une part, il ressort des mentions portées sur le compte-rendu d'entretien du 3 novembre 2023 - qu'aucune pièce versée au dossier ne remet en cause - que le requérant a bénéficié de l'assistance d'un interprète en langue lingala. D'autre part, la seule circonstance que l'agent qui a conduit l'entretien individuel le 3 novembre 2023 est seulement identifié par la mention " Entretien conduit par un agent qualifié de la préfecture d'Ille-et-Vilaine " et ses initiales manuscrites, ne permet pas de tenir pour établi que cet entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Enfin, aucun élément du dossier n'établit que ledit entretien n'aurait pas été mené dans des conditions qui en auraient garanti la confidentialité. Dès lors, le moyen tiré de la violation des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n'est pas fondé et doit être écarté.

7. En quatrième lieu, le requérant fait valoir, au soutien de son moyen tiré de l'absence d'examen particulier de sa situation personnelle, que le préfet n'a pas tenu compte du mail qu'il lui a adressé le 21 mars 2024 à 11h55 et contenant, outre une demande d'application de la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, un acte de naissance justifiant de sa véritable identité, une attestation de droit à l'assurance maladie, des pièces médicales datées des 8, 30 novembre, 4, 11 et 14 décembre 2023, 6 décembre 2023, 6, 7, 12, 22 février 2024 et 8 mars 2024. Toutefois, d'une part, il n'est pas justifié de l'heure de réception de ce mail par les services préfectoraux. D'autre part et en tout état de cause, à supposer que ce mail soit parvenu en préfecture, il résulte de ses mentions qu'il a été adressé à l'administration après que le requérant a eu connaissance de sa convocation à 13h30 en vue de la notification d'une décision de transfert et sa mise à exécution. Le préfet avait donc pris sa décision avant la réception de ces pièces, que le requérant aurait pu au demeurant adresser bien plus tôt, sans attendre sa convocation, s'il souhaitait qu'elles soient prises en compte. Il ne peut donc être reproché aux services préfectoraux de ne pas avoir procédé à un examen suffisant de la situation personnelle du requérant faute de n'avoir pas tenu compte de ces pièces.

8. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux qui viennent d'être exposés, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une double erreur de fait en ne tenant pas compte de la demande d'application de la clause humanitaire contenue dans le mail du 21 mars 2024 et des pièces jointes à ce dernier doit être écarté.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

10. M. C, qui a accepté lors de son entretien préalable que les éléments médicaux en possession des services préfectoraux puissent être transmis aux autorités portugaises, ne produit aucun élément au dossier permettant d'établir que son suivi médical ne pourrait avoir lieu au Portugal. Il ne produit pas davantage d'élément laissant supposer qu'il serait persécuté en raison de son orientation sexuelle au Portugal ou que les autorités portugaises le renverra directement dans son pays d'origine et que sa demande d'asile ne pourrait être traitée par ces autorités dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que ces autorités ont expressément accepté de le prendre en charge et que ce pays est membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, complétée par le protocole signé à New York le 31 janvier 1967, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il s'ensuit que le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 en raison de l'état de santé du requérant.

11. À l'appui de son moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, outre le nécessaire suivi de son état de santé, M. C fait valoir qu'il présente une vulnérabilité particulière compte de tenu des persécutions qu'il a subies à raison de son orientation sexuelle et qu'il trouve un soutien moral important auprès de l'association LGBTI+ISKIS. Toutefois, d'une part, ainsi qu'il a été exposé, rien ne permet d'établir que le requérant ne bénéficiera pas d'un suivi médical approprié au Portugal. D'autre part, si la mesure de transfert aura pour effet de le priver du soutien moral de l'association, cette seule circonstance ne permet pas de caractériser une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels cette mesure a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut dès lors qu'être écarté.

12. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ce transfert sur la situation personnelle de l'intéressé doit également être écarté.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré du défaut d'examen complet de la situation personnelle de M. C doit être écarté.

14. L'arrêté attaqué assigne d'une part M. C à résidence à une adresse située à Langueux (Côtes-d'Armor), d'autre part l'astreint à se présenter les lundi et mercredi, hors jours fériés et chômés, à 15h30 au commissariat de police de Saint-Brieuc, et, enfin, il lui interdit de sortir du périmètre du département des Côtes-d'Armor sans autorisation préfectorale. M. C ne peut utilement faire valoir que les modalités de l'assignation à résidence entravent sa possibilité de se rendre dans le département d'Ille-et-Vilaine pour se rendre aux réunions de l'association LGBTI+ISKIS, alors même qu'il lui est toujours loisible de demander une autorisation de sortie du département des Côtes-d'Armor s'il l'estime nécessaire. Par conséquent, le requérant n'établit pas le caractère disproportionné qu'il invoque à l'appui de sa contestation de la légalité de la décision attaquée. Dans ces conditions et eu égard aux effets d'une mesure d'assignation à résidence, l'arrêté contesté n'a pas porté une atteinte excessive à la liberté d'aller et venir de M. C.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris les conclusions d'injonction sous astreinte et celles tendant à la prise en charge par l'État des frais de procès exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D alias M. E A et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

Le magistrat désigné,

signé

N. TronelLa greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2401666

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