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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2401809

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2401809

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2401809
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationOQTF 6 sem
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 mars 2024, Mme C D, représentée par Me Le Strat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 mars 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixe le pays de destination et lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le préfet a méconnu son droit, consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, à être entendue ;

- l'arrêté est illégal du fait de l'illégalité de la décision de rejet, comme incomplète, de sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est insuffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure car le préfet ne lui a pas permis de produire le certificat médical permettant de compléter sa demande et n'a pas consulté le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- le préfet s'est estimé lié par la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'interdiction de retour est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B, magistrat honoraire, pour exercer ses fonctions en application de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Le Strat, représentant Mme D, présente, qui reprend ses écritures,

- les observations de M. A, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Mme D justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la légalité de l'arrêté :

2. Mme D, de nationalité malienne, est entrée régulièrement en France en décembre 2021 sous couvert d'un visa de tourisme et a demandé l'asile. Par décision du 20 septembre 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande. Par décision du 15 mars 2023, la Cour nationale du droit d'asile a confirmé cette décision. Sa demande de réexamen a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 5 décembre 2023. Constatant que la demande d'asile de l'intéressée avait été définitivement rejetée et qu'elle n'était pas titulaire d'un titre de séjour, le préfet d'Ille-et-Vilaine pouvait légalement prendre, par décision du 13 mars 2024 et sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une obligation de quitter le territoire français et fixer le pays de destination de Mme D.

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a sollicité la délivrance d'un titre de séjour au titre de l'asile. En raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tendait à son maintien régulier sur le territoire français, elle ne pouvait ignorer qu'en cas de refus, elle pourrait faire l'objet d'une mesure d'éloignement. À l'occasion du dépôt de sa demande, elle a pu préciser à l'administration les motifs pour lesquels elle demandait que lui soit délivré un titre de séjour et produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui était loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressée aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou aurait été empêchée de présenter spontanément des observations sur sa situation personnelle avant que ne soit prise, le 13 mars 2024, la décision d'éloignement attaquée. Le droit de Mme D d'être entendue, ainsi satisfait avant que n'intervienne le rejet de la demande d'asile, n'imposait pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressée à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise en conséquence du rejet de cette demande. Le moyen tiré de la méconnaissance de son droit, consacré par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, à être entendue doit être écarté.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a présenté sa demande d'asile le 27 janvier 2022 et a signé à cette occasion le document d'information prévu à l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais qu'elle n'a adressé sa demande de titre de séjour au titre de son état de santé que le 23 janvier 2023, au-delà du délai prévu par les dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort également des pièces du dossier que le préfet a statué sur cette demande en la rejetant pour irrecevabilité le 12 mai 2023. Dans ces conditions, Mme D n'ayant pas présenté d'autre demande de titre de séjour, le préfet n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit en fondant l'obligation de quitter le territoire français sur les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Enfin, le présent arrêté n'étant pas pris pour l'exécution du rejet pour irrecevabilité de sa demande de titre de séjour au titre de la maladie, Mme D ne peut exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions d'annulation de l'arrêté du 13 mars 2024. Le moyen tiré de ce que la décision de rejet du 12 mai 2023 méconnaitrait l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration doit donc être écarté.

5. L'arrêté vise le 4° de l'article L. 611-1 et les articles L. 612-1, L. 612-8, L. 612-10 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application et mentionne la situation administrative et personnelle de l'intéressée, notamment les circonstances que sa demande d'asile a été définitivement rejetée, qu'elle ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, et qu'elle ne dispose pas d'un premier titre de séjour. Le préfet indique également que Mme D n'établit pas encourir de risque personnel en cas de retour dans son pays d'origine et qu'elle ne fait état d'aucune circonstance justifiant l'octroi d'un délai supérieur à trente jours. L'arrêté comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit donc être écarté.

6. Une telle motivation et l'ensemble des considérants de l'arrêté permettent de vérifier que le préfet, qui a notamment pris en compte la situation de l'intéressée au regard de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, a procédé à un examen suffisant de la situation de Mme D en mentionnant notamment sa situation médicale et le rejet pour irrecevabilité de sa demande de titre de séjour pour raison de santé. Par ailleurs, il appartient à l'étranger qui présente une demande de titre de séjour d'apporter les éléments au soutien de sa demande et Mme D n'établit pas avoir été empêchée de le faire. Dès lors, la circonstance alléguée qu'elle n'aurait pas disposé d'un délai raisonnable pour communiquer des documents n'est pas de nature à caractériser une insuffisance d'examen de sa situation. Le moyen tiré de l'insuffisance de l'examen de la situation de Mme D et de la méconnaissance de l'article L. 613-1 doit être écarté.

7. Enfin, comme il vient d'être dit, le préfet d'Ille-et-Vilaine a examiné la situation de l'intéressée au regard des risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine mais a conclu qu'elle n'apportait aucun élément quant à l'existence d'un tel danger. Dès lors, le moyen tiré de ce que le préfet se serait cru en situation de compétence liée par rapport à la décision rendue par la Cour nationale du droit d'asile sur sa demande d'asile et commis une erreur de droit doit être écarté.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a présenté tardivement sa demande de titre de séjour en raison de sa santé en produisant un certificat médical mentionnant seulement un programme de rééducation pour ses pathologies et une réévaluation future de son état et n'a communiqué aucun document médical au soutien de sa demande permettant d'établir que son état de santé se serait aggravé depuis sa demande d'asile. Dès lors, en l'absence d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir que Mme D présenterait un état de santé susceptible de la faire entrer dans la catégorie des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire, l'autorité préfectorale n'était pas tenue de recueillir préalablement l'avis du collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration avant de prendre sa décision. Le moyen tiré du vice de procédure dont serait entaché l'arrêté attaqué doit par suite être écarté.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée récemment en France en décembre 2021 et n'y a séjourné que le temps de l'instruction de sa demande d'asile. Elle est célibataire en France et ses quatre enfants n'y résident pas. Elle ne fait valoir aucune attache particulière, n'établit pas l'ancienneté et l'intensité des liens qu'elle aurait avec sa nièce qui l'héberge depuis une date postérieure à l'arrêté attaqué. Elle n'établit pas ne plus en avoir dans son pays d'origine ou en dehors de France où résident ses enfants. Elle n'établit enfin pas ne pas pouvoir bénéficier de soins dans son pays d'origine et ne fait état d'aucune difficulté pour la poursuite de sa vie privée et familiale en dehors de la France avec ses enfants. Dans ces conditions, le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. Pour les mêmes motifs, et même si elle est logée depuis peu par sa nièce, le préfet n'a pas entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

12. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de renvoi devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

13. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. Mme D soutient encourir des risques dans son pays d'origine en raison des violences dont sont victimes les Touaregs. Toutefois, en se bornant à faire état de différents rapports internationaux et associatifs, elle n'apporte, pas plus que devant la Cour nationale du droit d'asile, qui a au demeurant relevé le caractère imprécis et peu crédible de ses déclarations, d'éléments pertinents de nature à établir qu'elle encourrait personnellement et actuellement des risques en cas de retour au Mali. Par ailleurs, elle n'établit pas, en se bornant à produire un certificat médical de juin 2023 mentionnant un programme de rééducation et des convocations pour des examens futurs, à alléguer des risques pour sa santé et à produire un compte rendu d'examen de son rectocèle mentionnant une situation normale et correcte, que la nature ou la gravité de ses problèmes de santé seraient tels que son retour au Mali aurait des effets néfastes sur sa situation personnelle au point d'emporter violation des droits garantis la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le moyen tiré de ce que la décision d'interdiction de retour devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

16. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. () ".

17. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée récemment en France et, si elle fait état de la présence en France de sa nièce chez qui elle loge depuis quelques semaines, elle n'établit pas l'existence de liens particuliers en France. Elle n'établit pas ne pas pouvoir suivre sa rééducation dans son pays d'origine. Dans ces conditions, même si l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, le préfet n'a pas commis d'erreur de droit en prenant la mesure ni d'erreur manifeste d'appréciation en fixant à un an la durée de cette interdiction de retour.

18. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 13 mars 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de Mme D à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions de Mme D présentées sur ce fondement.

D É C I D E :

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

Le magistrat désigné,

signé

O. BLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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