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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2402505

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2402505

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2402505
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 avril et 3 mai 2024, M. B A, alors placé en rétention administrative à Rennes Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Semino, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de mettre en œuvre une décision l'obligeant à quitter le territoire italien et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Semino de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de mise en œuvre d'une décision l'obligeant à quitter le territoire italien est entachée d'incompétence, faute pour sa signataire d'avoir disposé d'une délégation de signature ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation en méconnaissance des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu, rappelé par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un vice de forme, faute de comporter en annexe la fiche du système d'information Schengen ;

- elle est entachée de défaut d'examen complet de sa situation, notamment quant au motif et au caractère exécutoire de son signalement par les autorités italiennes dans le système d'information Schengen ;

- elle est entachée d'erreur de droit pour l'application du 1° de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le préfet s'est cru en situation de compétence liée par le signalement Schengen ;

- elle méconnaît le 1° de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que, n'ayant reçu notification d'aucune obligation de quitter le territoire italien, aucune mesure d'éloignement émanant de l'Italie n'est exécutoire à son égard et, à supposer qu'une telle mesure aurait été exécutoire, rien ne permet d'établir qu'elle le serait toujours ;

- elle méconnaît encore ce même article dès lors que le signalement des autorités italiennes n'est pas fondé sur l'un des différents cas prévus par l'article 96 de la convention d'application de l'accord de Schengen ;

- elle est entachée d'erreur de qualification juridique des faits pour l'application de l'article R. 615-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne représente pas une menace grave pour l'ordre public ;

- elle méconnaît l'article 7 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 et les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle ;

- l'arrêté attaqué est illégal, en tant qu'il ne lui accorde pas de délai de départ volontaire, par voie d'exception d'inconventionalité des dispositions de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui méconnaissaient les critères de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- il est entaché d'erreur de droit en tant qu'il ne lui accorde pas de délai de départ volontaire, au regard de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008, faute d'examen du risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'incompétence, faute pour sa signataire d'avoir disposé d'une délégation de signature ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance de son droit à être entendu et à présenter des observations écrites et orales ;

- elle méconnaît les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne.

Vu :

- l'ordonnance du 1er mai 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. A pour un délai maximum de vingt-huit jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985, signée le 19 juin 1990 ;

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Desbourdes, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Desbourdes ;

- les observations de Me Semino, avocat commis d'office, représentant M. A, qui a :

- souligné que M. A n'avait pas été interrogé, lors de son audition, sur l'éventualité d'une mesure d'éloignement, sur le caractère éventuellement exécutoire d'une obligation de quitter le territoire italien ou sur sa situation familiale alors qu'il est marié à une ressortissante de l'Union européenne, emportant méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne à être entendu ;

- rappelé que si l'arrêté est fondé sur le seul signalement de M. A dans le système d'information " Schengen ", aucun élément du dossier ne permet de s'assurer que le préfet a recherché si le signalement résultait de l'une des décisions permettant de le justifier au sens de l'article 96 de la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985 ;

- soutenu le caractère injustifié dudit signalement, celui-ci ne pouvant relever de l'un des cas prévus par l'article 96 de la convention d'application de l'accord de Schengen, la mesure d'éloignement du territoire italien le concernant n'ayant, au demeurant, jamais été rendue exécutoire ou, si elle l'a été, ne l'est plus ;

- confirmé son moyen tiré de la méconnaissance des articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne comme porté contre la décision mettant en œuvre l'obligation de quitter le territoire italien et, à la supposer constituée, la décision fixant le pays de destination et produit, à cet égard, l'acte de mariage de M. A pour justifier de sa qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union européenne ;

- et les explications de M. A, assisté d'une interprète en langue arabe, selon lesquelles, d'une part, il n'est resté qu'une seule journée en Sardaigne, le 28 août 2022, où les autorités italiennes lui ont remis, en mains propres, une décision lui commandant de quitter le territoire italien ne précisant pas d'interdiction de séjour sur le territoire italien et, d'autre part, son épouse hongroise ne se trouve pas sur le territoire français et qu'il dispose d'une copie du passeport de celle-ci, qu'il ne peut produire, pour justifier de sa nationalité.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien, a été interpellé par les services de police et placé en garde à vue le 3 janvier 2023 pour des faits de menaces de mort avec arme. Il a été écroué le 4 janvier 2024 et condamné par jugement du tribunal correctionnel du Havre du 8 janvier 2024 à une peine principale de 10 mois d'emprisonnement dont 5 avec sursis probatoire pendant deux ans. Par un arrêté du 4 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime a décidé de mettre en œuvre une décision l'obligeant à quitter le territoire italien et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. Par un arrêté du 29 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime l'a placé en rétention administrative à Rennes Saint-Jacques-de-la-Lande. M. A demande au tribunal d'annuler le premier de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider de mettre en œuvre une décision obligeant un étranger à quitter le territoire d'un autre État dans les cas suivants : / 1° L'étranger a fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée ou d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et se trouve irrégulièrement sur le territoire métropolitain ; () ".

3. Aux termes de l'article 96 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " () / 3. Les décisions peuvent être également fondées sur le fait que l'étranger a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, de renvoi ou d'expulsion non rapportée ni suspendue comportant ou assortie d'une interdiction d'entrée, ou, le cas échéant, de séjour, fondée sur le non-respect des réglementations nationales relatives à l'entrée ou au séjour des étrangers ".

4. Il appartient au juge administratif, saisi de conclusions dirigées contre une décision administrative fondée sur le signalement d'une personne aux fins de non-admission, de se prononcer sur le bien-fondé du moyen tiré du caractère injustifié de ce signalement, alors même qu'il a été prononcé par une autorité étrangère.

5. Il ressort des pièces du dossier que si M. A fait l'objet d'un signalement sous le n° ITCAPQ50EMCFTNJ000001 porté sur le système d'information " Schengen " par le ministère italien des affaires étrangères, ce signalement précise seulement en référence de la décision prise par les autorités italiennes : " respingimento art.10 c.2 lett.b) T.U.I. ", ce qui correspond à un refus avec accompagnement à la frontière ordonné aux étrangers qui ont été admis temporairement sur le territoire en raison de nécessités d'urgence publique. Si, conformément aux indications qu'il a faites à l'audience publique, M. A a confirmé avoir ainsi fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire italien, qu'il a exécutée, cette seule indication de la fiche de signalement ne permet pas, en revanche, de considérer que M. A aurait fait l'objet, pour l'avenir, d'une interdiction d'entrée ou de séjour sur le territoire des États parties à la convention de Schengen. Or, le préfet de la Seine-Maritime n'a produit aucun autre élément permettant de justifier de l'existence d'une telle interdiction et, à supposer qu'elle existe, de son caractère exécutoire. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que le signalement sur lequel se fonde l'arrêté contesté n'est pas justifié.

6. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de mettre en œuvre une obligation de quitter le territoire italien et a fixé le pays à destination duquel M. A sera, le cas échéant, renvoyé, doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement implique seulement que le préfet de la Seine-Maritime, ou un autre préfet territorialement compétent, réexamine la situation de M. A. Il sera dès lors enjoint à l'autorité préfectorale de procéder à ce réexamen dans un délai de quatre mois.

Sur les frais liés au litige :

8. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 : " (). Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () / 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté ; () ".

9. M. A bénéficie de l'assistance d'un avocat commis d'office intervenant dans l'une des procédures visées à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Semino, conseil du requérant, de la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de sa mission.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de mettre en œuvre une décision l'obligeant à quitter le territoire italien et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime, ou au préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Semino la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de sa mission.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Semino et au préfet de la Seine-Maritime.

Lu en audience publique le 3 mai 2024.

Le magistrat désigné,

signé

W. DesbourdesLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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